Reprise timide mais réelle, clame l’Agence Bio pour 2025. Un examen des données montre plutôt un modèle qui stagne, et qui ne pourra jamais remplacer l’agriculture conventionnelle
Le 16 juin, Bruno Martel, le président de l’Agence Bio, a présenté le « livret annuel des chiffres du bio » pour l’année 2025, en se félicitant de la consolidation d’un marché de quelque 12,6 milliards d’euros. Selon lui, la reprise serait enfin là, timide mais réelle, avec une croissance de 3,6 % en valeur et de 2% en volume par rapport à 2024.
Et de déployer la communication habituelle de l’Agence en l’étayant d’une batterie de chiffres censés démontrer que les bonnes perspectives sont de retour, et que cette embellie, « confirmant l’attractivité du bio », est de nature à susciter un regain d’optimisme chez les producteurs et à encourager les conversions et installations. « La crise est derrière nous », a confirmé au Nouvel Obs Franck Poncet, directeur général de Biocoop, le leader des magasins spécialisés qui a enregistré en 2025 une année « record » en termes de chiffre d’affaires et une hausse de fréquentation de 6,5%.
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Mais par-delà ces « signes encourageants », que disent réellement les chiffres ? La part du bio dans l’assiette des Français s’établit à 5,8 % (+0,1 point sur un an), tandis que les surfaces dévolues au bio continuent de reculer – avec une perte de près de 130 000 hectares depuis 2022 – et que le nombre d’exploitations engagées baisse (-1,3 %). Le marché stagne donc désormais autour de 12 milliards d’euros, après avoir connu de 2015 à 2020 une belle croissance à deux chiffres. L’Agence Bio a beau insister sur le fait que 59% des Français déclarent aujourd’hui manger bio au moins une fois par mois et 35 % au moins une fois par semaine – soit cinq points de plus qu’en 2024 – et assurer que « toutes les catégories de population sont concernées, sans considération d’âge ou de niveau de vie », les chiffres sont têtus : 94 % des denrées composant l’assiette des Français restent issues de l’agriculture conventionnelle. Quant à la restauration collective, qui devait atteindre 20 % de bio avec la loi EGalim, elle plafonne à 552 millions d’euros, c’est-à-dire 6% du total.
L’Agence Bio a beau insister sur le fait que 59% des Français déclarent désormais manger bio au moins une fois par mois et 35% une fois par semaine, les chiffres sont têtus : 94% de ce qui se trouve dans l’assiette des Français reste issu de l’agriculture conventionnelle
L’Agence révèle également que, pour la première fois en plus de vingt ans, les arrêts de certification dépassent les entrées : 4 228 sorties contre 3 489 entrées en 2025, soit un solde négatif de 788 producteurs et une hausse des arrêts de 18% en un an. Bref, difficile d’y voir les indices d’une dynamique positive. « Les charges ont augmenté avec l’inflation, les prix aux producteurs ont baissé ou la différence avec le conventionnel s’est réduite, et le soutien public s’est érodé », s’est d’ailleurs empressée de justifier la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab).
Un exercice d’extrapolation
Mais plus encore, ce que trahissent ces chiffres, c’est que ce modèle ne sera jamais en mesure de remplacer l’agriculture conventionnelle, et donc que « sortir des pesticides » pour aller vers le « 100 % bio » ne représente rien d’autre qu’un vœu pieux. Reprenons les données fournies par l’Agence elle-même. En 2025, l’agriculture biologique couvre 2,69 millions d’hectares, soit 10% de la surface agricole utile (SAU). Pourtant, le bio ne pèse que 5,8 % du panier alimentaire des ménages. Ce rapport entre les surfaces mobilisées et la consommation effective n’est pas un détail comptable : à surface égale, l’agriculture biologique nourrit sensiblement moins que la moyenne nationale. Cet écart tient à la nature même du modèle agronomique lié à l’AB – nous y reviendrons.
Faisons d’abord un petit exercice d’extrapolation, pour obtenir non pas un chiffre juste mais un ordre de grandeur, puisque ce nombre de 5,8 % s’entend en valeur et non en volume, et qu’il consolide un ensemble de denrées très différentes, incluant les boissons.
Si 2,69 millions d’hectares assurent 5,8% de la consommation, il faudrait, à système constant, près de 46 millions pour couvrir 100%. Or, la France ne dispose que de 26,8 millions d’hectares de terres agricoles (SAU), et sa superficie entière n’atteint que 55 millions d’hectares. Nourrir les Français exclusivement en bio exigerait ainsi 1,7 fois l’intégralité de la surface agricole du pays, et l’équivalent de 84 % du territoire national, villes et forêts comprises.
Et encore est-ce l’hypothèse la plus favorable au bio, car ce chiffre de 5,8 % englobe les 28 % de produits bio consommés en France qui sont importés, seuls 72% de la consommation française étant d’origine française. Les 2,69 millions d’hectares cultivés en bio sur le territoire ne couvrent donc, en réalité, qu’à peu près 4,2% de l’assiette des Français, le complément venant d’Espagne, d’Italie ou de plus loin. Ce que vient confirmer la balance commerciale : en 2025, la France a importé pour 2,38 milliards d’euros de produits bio et n’en a exporté que 1,19 milliard – dont le vin représente 53 % de la valeur –, soit un déficit de l’ordre de 1,2 milliard d’euros.
En se basant sur ces 4,2% réellement produits sur le sol français, une fois les importations déduites, le besoin grimpe à 64 millions d’hectares, soit davantage que la superficie de la France métropolitaine tout entière. Certes, près de la moitié des importations bio sont des produits tropicaux (café, cacao, agrumes) que la France ne pourra de toute façon jamais cultiver. La vérité se situe donc quelque part entre ces deux bornes, qui, l’une comme l’autre, excèdent déjà ce que le pays possède.
La même logique, appliquée cette fois aux exploitations, se révèle tout aussi éloquente. Les 61 159 fermes conduites en bio en 2025 – 17,3 % des fermes françaises – n’assurent elles aussi, au mieux, que 5,8 % de la consommation. Pour la couvrir en totalité, il en faudrait, à système constant, plus d’un million, soit environ trois fois le nombre total d’exploitations agricoles que compte aujourd’hui la France, tous modes de production confondus (quelque 347 000). Le pays ne dispose donc pas davantage du vivier d’agriculteurs requis pour un tel basculement.
Les limites du système bio
Comment expliquer un tel différentiel entre agriculture biologique et conventionnelle ? La réponse tient au différentiel de rendement, bien sûr, mais aussi à la nature des surfaces cultivées – et c’est ici qu’apparaissent les limites du système. Les surfaces et cultures fourragères représentent en effet 61% de la SAU bio (plus de 1,6 million d’hectares), contre 24% pour les grandes cultures, 6% pour la viticulture, 4% pour les fruits et légumes et 5% pour le reste. Le bio est ainsi structurellement plus herbager que la moyenne nationale, où ces mêmes fourrages et prairies n’occupent que 47% des surfaces.
Il y a donc une nette surreprésentation des prairies dans les surfaces converties : moins de 40 % sont en réalité consacrées à l’alimentation humaine directe (céréales, légumes, vignes et vergers). Rien d’étonnant à cela, puisque les productions animales – pourtant les grandes absentes du panier – sont gourmandes en surface. La viande bovine en AB représente moins de 3 % de la production nationale, et la viande ovine à peine 3% des abattages. Et loin de monter en puissance, tous les cheptels bio ont reculé en 2025 : vaches allaitantes et laitières -6 %, truies -19%, poulets de chair -11%, poules pondeuses -5 %. Bref, l’assiette du consommateur bio est constituée d’œufs, de laitages, de légumes et de vin, mais contient très peu de viande.
Si la viande issue de l’AB est de loin l’aliment le plus gourmand en surface, c’est dû aux exigences des cahiers des charges. Ceux-ci imposent l’accès au pâturage, proscrivent l’élevage hors-sol, abaissent le chargement à l’hectare, exigent une alimentation elle-même labellisée AB et retardent l’âge d’abattage : autant de contraintes qui multiplient les hectares nécessaires par kilo produit. Le résultat est patent : les quelque 6% du cheptel allaitant conduits en bio ne fournissent même pas 3 % de la viande bovine.
Le modèle se referme ainsi sur sa propre contradiction. Pour obtenir du 100% bio, viande comprise, il faudrait porter cette production carnée marginale à la totalité, et donc étendre massivement les pâturages – ce qui reviendrait à empiéter sur les terres qui manquent déjà à la nourriture végétale. Le calcul de 46 millions d’hectares suppose d’ailleurs le mix actuel, d’où la viande est quasi absente, aussi lui rendre son poids réel dans l’assiette ferait-il encore gonfler le besoin de terres. La seule manière de résoudre l’équation serait alors d’imposer à la population une réduction drastique de la consommation de viande – un choix largement assumé par la nébuleuse écologiste, mais qui ne correspond en rien à la réalité de la consommation française.
Le « 100% bio » – manière détournée d’imposer la sortie des pesticides – pose donc une équation que la géographie a déjà tranchée : la France ne possède pas, et ne possédera jamais, les terres que ce modèle réclamerait. S’il existe indubitablement un marché bio, qui représente 5 à 6% de la consommation alimentaire des Français, est-il pour autant souhaitable de l’étendre en y consacrant de l’argent public? La question reste ouverte…

