L'arriere-boutique de Kokopelli

L’arriere-boutique de Kokopelli

Sous couvert de protéger la biodiversité, l’association Kokopelli se livre à un commerce de semences très étrange...
Reconnu coupable d’avoir mis sur le marché des « semences de variétés non conformes », Dominique Guillet, le président de Kokopelli – une association qui commercialise des semences de variétés potagères anciennes destinées aux jardiniers amateurs – a été condamné le 22 décembre 2006 à une amende de 17 130 euros par la cour d’appel du tribunal de Nîmes.

Ce verdict semble bien sévère au regard de ce que Gaëlle Dupont, journaliste au Monde, décrit comme un « inoffensif commerce de graines potagères ». A en croire un communiqué de presse de la Confédération paysanne, « en attaquant les agriculteurs, les jardiniers et les associations pratiquant les sélections paysannes, c’est la sauvegarde même du patrimoine cultivé qui est en danger ». Même Corinne Lepage est venue à la rescousse de Dominique Guillet, en se déclarant « choquée par la condamnation prononcée par la cour d’appel de Nîmes ». La justice française aurait-elle de nouveau commis une grave erreur judiciaire ?

Une activité illicite mais tolérée

Pas si sûr ! Car l’affaire semble plus complexe que ne le laissent entendre les amis de Kokopelli. L’histoire remonte au milieu des années quatre-vingt-dix. A cette époque, l’association Terre de Semences commercialisait des semences issues de l’agriculture biologique à l’intention de quelques jardiniers amateurs passionnés d’anciennes variétés. Ces semences n’étant pas inscrites au Catalogue Officiel, cette activité – honorable et alors tolérée – était en réalité illégale. Raison pour laquelle le législateur a mis en place dès 1997 un règlement spécifique permettant aux jardiniers de se procurer des semences de variétés anciennes sans être hors-la-loi. C’est ainsi qu’est né le registre des « variétés anciennes pour jardiniers amateurs ». Pour y être inscrites, ces variétés doivent avoir plus de quinze ans d’âge, être vraiment spécifiques, homogènes et stables, afin de pouvoir être distinguées sans ambiguïté des autres. Une participation de 350 euros est exigée pour chacune. En inscrivant une variété, son « parrain » devient responsable de sa maintenance, ce qui n’est pas une affaire d’amateur ! L’inscription n’accordant pas l’exclusivité au mainteneur, tout le monde peut néanmoins profiter de ces variétés.

M. Guillet prend le maquis

Cependant, Terre de Semences ne l’entendait pas ainsi. Refusant cette nouvelle législation et son lot de contraintes, ses dirigeants ont « pris le maquis ». Ils ont dissous l’association pour en créer une nouvelle, Kokopelli (dont le nom fait référence au petit joueur de flûte bossu, symbole de fertilité dans d’anciennes croyances amérindiennes). Officiellement, Kokopelli œuvre « à la protection de la biodiversité ». Une vitrine certes plus politiquement correcte que la commercialisation illégale de semences ! Et qui a permis à Dominique Guillet – outre de se faire de nouveaux amis – de s’engager dans la « résistance » contre « ces cinq multinationales [qui] contrôlent 75 % du marché des semences potagères sur la planète, [qui] dictent leurs lois et ont pris en otages les peuples et les nations, [contre] ces fabricants de poisons [qui] détruisent la planète, imposent leurs chimères génétiques et leurs clones végétaux dégénérescents tout en confisquant le vivant ».

Ce discours extrémiste ressemble à s’y méprendre à celui des militants anti-OGM les plus radicaux comme Jean-Pierre Berlan, un proche collaborateur de la revue L’Ecologiste, qui a préfacé la dernière version du livre de Dominique Guillet, Semences de Kokopelli. On ne sera pas plus surpris de retrouver parmi les généreux donateurs de l’association la Fondation pour une Terre Humaine de Jean-Louis Gueydon de Dives, une petite fondation de droit suisse qui lutte contre « les forces mortifères qui menacent le vivant ». Son président – qualifié par Dominique Guillet d’« ange gardien le plus protecteur (sur le plan terrestre !) de l’association Kokopelli » – apporte également son soutien à plusieurs associations opposées aux OGM, aux pesticides, à l’énergie nucléaire, aux téléphones mobiles, aux incinérateurs... bref, à tous les grands classiques de la contestation alternative.

C’est que la préservation de la biodiversité telle que la défend Dominique Guillet passe nécessairement par la condamnation unanime et sans appel de l’agriculture moderne. Pour lui, le bilan de la révolution verte en Inde se solde ainsi par la « destruction du milieu social, [...] du rôle de la femme dans la société, [par] la pollution effrénée des nappes phréatiques, de l’air et du sol ».

L’agriculture bio accusée

Dominique Guillet n’a pas de mots plus tendres pour l’agriculture biologique, en tout cas pour une « certaine agriculture biologique […] que l’on peut appeler agriculture biologique productiviste ». « En ce qui concerne la production de légumes [bio], vraisem-
blablement plus de 90 % des semences sont issues de la chimie […]. Dans la majorité des domaines qui produisent des légumes en bio, il y a un manque total d’autonomie quant à la fertilisation ».

Même les fermes qui bénéficient du logo Demeter [1] ne sont pas épargnées par les critiques du militant : « Nous avons travaillé sur l’Afrique et on voit bien que dans certains domaines, fussent-ils Demeter, il n’y a pas un gramme de matière produite sur place qui reste sur place, tout est exporté chez les blancs [sic]. Les filles sont payées dans les jardins à un dollar par jour, et même si dans un système Demeter, elles sont payées deux dollars par jour, cela ne changera pas grand-chose quant à ce qu’elles vont mettre dans le bol de la famille ». Ce qui n’empêche pas Kokopelli de proposer dans son catalogue de livres plusieurs grands classiques de l’agriculture biodynamique, comme Production biodynamique de fruits et de légumes, de Volkmar Lust, qui « apporte des preuves indéniables de l’efficacité de l’agriculture biodynamique en arboriculture et en maraîchage ».

Même en apiculture, l’association préconise les méthodes biodynamiques. Elle recommande le livre de Matthias Thun, Conduite et soins en tenant compte des rythmes cosmiques. Selon son auteur, « cette manière de pratiquer l’apiculture sera une des rares possibilités de conserver l’abeille pour les générations à venir ». Le gourou de l’anthroposophie ne prévoyait-il d’ailleurs pas dans ses Entretiens sur les abeilles que l’élevage intensif et artificiel des abeilles mettrait leur vie en péril dans le siècle à venir ? Et dire que certains apiculteurs s’imaginent encore que la chimie moderne est la cause de tous leurs malheurs !

Les dessous de Kokopelli

Les problèmes de l’association cévenole ne se bornent cependant pas à ce premier bras de fer judiciaire avec « la mafia des semenciers » – représentée en l’occurrence par le Groupement interprofessionnel des semences et plants (Gnis) et la Fédération nationale des professionnels des semences potagères (FNPSP), qui se sont constitués parties civiles suite à un contrôle effectué le 19 mai 2004 à l’association Kokopelli par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). En effet, Graines Baumaux, grainetier à Heillecourt (Lorraine), a lui aussi porté plainte contre Kokopelli en décembre 2005 pour concurrence déloyale. Avec un chiffre d’affaires d’environ 8 millions d’euros, la société de Philippe Baumaux n’est pourtant pas très représentative des grandes multinationales ! C’est plutôt un concurrent qui n’apprécie pas les pratiques peu scrupuleuses de Dominique Guillet. « L’association Kokopelli fait croire aux gens qu’elle veut sauvegarder les anciennes semences », s’insurge Philippe Baumaux. Ce que pense d’ailleurs Corinne Lepage, qui voit dans Kokopelli « l’un des plus importants réservoirs génétiques accessibles à tous ». Or, « la gamme de semences qui figure dans le catalogue de vente de Kokopelli ne dépasse pas les 1 500 variétés, et la plupart n’ont rien de très original », poursuit le grainetier de Heillecourt. « Vilmorin possède plus de 3 000 variétés, simplement en ce qui concerne les haricots. J’ai même un ami en Hollande qui a planté la même année 6 000 variétés différentes de tomates », poursuit-il. En outre, parmi les 1 500 variétés proposées par Kokopelli, on retrouve majoritairement des variétés de tomates, de piments et de courges, parfaitement courantes, pour la plupart en provenance des Etats-Unis et de l’Europe de l’Est. Certaines figurent même au Catalogue Officiel ! C’est le cas du piment Jupiter, une variété très répandue, qui a servi d’illustration à l’article de Gaëlle Dupont (et à laquelle la dénomination fantaisiste de Elite a été ajoutée sur le catalogue de Kokopelli, alors qu’elle ne figure pas sur le sachet !). « Ne s’improvise pas semencier qui veut », souligne avec raison la journaliste, qui pour démontrer la complexité de la législation, cite en exemple les cas de deux variétés commercialisées par Kokopelli, le fenouil Mantovano et le haricot Christmas Lima. Ces variétés « auraient dû subir des tests DHS – pour distinction, homogénéité, stabilité – avant d’être inscrites sur un catalogue officiel ». Or, le haricot Christmas Lima n’est rien d’autre qu’un phaseolus lunatus, l’une des quelques espèces qui n’ont pas besoin d’être inscrites pour être commercialisées ! Quant au fenouil Mantovano, « il est déjà inscrit sur le Catalogue Officiel par un semencier italien », confirme François Boulineau, directeur du Groupe d’étude et de contrôle des variétés et des semences (Geves) de l’Inra. Voilà donc deux exemples particulièrement mal choisis ! D’ailleurs, à regarder de plus près le catalogue de Kokopelli, on trouve proposées à la vente en tout et pour tout dix variétés de carotte, dont neuf sont inscrites au Catalogue Officiel ! Certaines obtentions commercialisées par l’association sont même issues de grandes sociétés semencières, comme les variétés de piments Lipstick et Apple de Johnny’s Selected Seeds, Emerald Giant de Syngenta ou les graines potagères de Suba & Unico, le premier producteur de semences basé en Italie... alors que l’association tient précisément les grands industriels de la semence pour responsables de l’érosion génétique !

Pire, au risque d’être confronté à d’autres déboires judiciaires, le patron de Kokopelli commercialise des semences de variétés qui correspondent à un légume bénéficiant d’une appellation AOC, c’est-à-dire des variétés protégées. C’est le cas du haricot tarbais, une appellation déposée par la Coopérative du haricot tarbais. Ses graines sont vendues par la Coopérative à 6 euros les 150 grammes, alors que Kokopelli les commercialise à 3 euros les 40 grammes ! Il est vrai qu’avec quatorze salariés chargés de la mise en sachets et de la distribution, il faut bien faire rentrer de l’argent ! Le chiffre d’affaires annuel – situé autour de 800 000 euros – couvre tout juste les frais salariaux et l’achat des graines, explique Jean-Marc Guillet. Le gérant de l’équipe commerciale en France avoue d’ailleurs qu’il ne reste plus grand-chose pour les différents projets de sauvegarde de la biodiversité de Kokopelli.

Des appellations pittoresques

Le grainetier lorrain s’indigne également contre certaines appellations des plus approximatives qui figurent au catalogue de Kokopelli. Il accuse l’association de « mettre en vente soit des produits similaires sous plusieurs noms, soit des plantes qui ne possèdent plus une qualité susceptible d’être commercialisée », et de « tromper le consommateur sur la qualité des produits mis à la vente en lui proposant des produits non autorisés à la vente, éventuellement dangereux ». Certaines graines de Kokopelli en provenance des Etats-Unis sont en effet vendues sans les certificats habituellement délivrés par les services de contrôles phytosanitaires, puisqu’elles empruntent un circuit parallèle. « Elles peuvent parfaitement véhiculer des virus, comme le virus Pepino, très courant sur la tomate », ajoute-t-il.

Enfin, les vrais amateurs de semences bio n’ont aucune garantie de qualité lorsqu’ils passent commande chez Kokopelli, car la législation outre-Atlantique sur l’agriculture bio ne répond pas aux normes européennes. Ce qui n’empêche pas l’association de vendre ses semences bio jusqu’à 40 fois plus cher que leurs équivalentes non bio !

Les raisons d’une législation

« S’il existe une législation, c’est précisément pour protéger le consommateur contre les falsifications et les mélanges, en imposant des contraintes aux semenciers et aux multiplicateurs », rappelle Philippe Baumaux. Ces contraintes « assurent une qualité régulière, une pureté variétale, un bon état sanitaire et une bonne aptitude à germer ». « A quoi bon tout ce fatras paperassier et financier », rétorque Dominique Guillet. Au nom d’une prétendue « libération de la semence », le patron de Kokopelli veut visiblement pouvoir vendre tout et n’importe quoi. Ce que permet d’ailleurs la législation des Etats-Unis, où il habite, lorsqu’il ne séjourne pas dans sa résidence secondaire de l’Ardèche. Ce militant proche des milieux altermondialistes semble beaucoup plus apprécier la législation ultralibérale anglo-saxonne que celle de la Communauté européenne. Ce qui explique que son catalogue regorge de variétés américaines récentes, pas du tout menacées de disparaître. Comme la Green Zebra, une tomate verte zébrée artificiellement créée par un sélectionneur californien, Tater Mater Seeds. Née d’une manipulation génétique – certes non-OGM –, cette variété a été introduite aux Etats-Unis en 1983 avant de se retrouver dans la boutique de Kokopelli. Aujourd’hui, l’association cévenole participe à sa « dissémination artificielle » à plus de 9 000 kilomètres de son lieu de création. Un comble pour qui défend la biodiversité naturelle des écosystèmes !

Pour le patron de Graines Baumaux, Dominique Guillet « tente en fait de dissimuler son activité commerciale sous divers prétextes écologiques ou caritatifs ». Mais les mélodies envoûtantes de la flûte de Kokopelli n’ont pas trompé les magistrats de Nîmes...

[1Le logo Demeter est attribué par une association de certification qui respecte les recommandations de l’agriculture biodynamique, née de la reflexion de l’anthropsophe ésotérique Rudolf Steiner

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