Frédéric Denhez / Acheter bio? À qui faire confiance

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Après avoir publié l’an dernier Le Bio, au risque de se perdre (Buchet-Chastel), Frédéric Denhez a retrempé sa plume pour un nouvel opus, intitulé Acheter bio ? À qui faire confiance. Le sujet n’en est pas vraiment nouveau, puisque le chroniqueur de France Inter y oppose une fois de plus « le » bio – celui que l’on trouve dans les enseignes de la grande distribution – à « la » bio – qui serait « d’abord une vision du monde ». « Il faudrait promouvoir la bio, au féminin – j’insiste –, la philosophie originelle que l’on a réduite à un cahier des charges, bien plus que le simple non-usage des intrants chimiques. C’est une vision du monde, la bio, un projet d’avenir fondé sur le respect de tous les maillons de la chaîne alimentaire, qui part du producteur, emprunte à la nature, et se termine dans notre bouche », explique Frédéric Denhez, qui élimine d’un trait de plume les origines sulfureuses de cette fameuse «vision du monde».

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Ce n’est pourtant pas faute de les connaître: « Il faut le dire, l’agriculture biologique a germé dans les cerveaux pourris d’antisémites, de racistes, de rigides, de dévots et de fascistes. [Rudolf] Steiner n’était pas le seul grotesque effrayant de son époque », admet volontiers Denhez, qui affirme toutefois qu’« il a fallu les années 1960 pour que le mouvement se débarrasse de ses chemises brunes, noires ou kaki et devienne ce qu’il est encore aujourd’hui, dans son esprit : une vision alternative du monde qui questionne en profondeur notre mode de vie ».

Il aurait été intéressant au plus haut point de savoir ce qui différencie aujourd’hui cette « vision alternative » de celle des fondateurs historiques du bio… Est-ce le refus de la mondialisation ? Le repli sur le local ? Le scepticisme constant manifesté envers la science et le progrès ? L’amour inconditionnel de la nature ? Étrangement, Frédéric Denhez reste très silencieux sur ce sujet, alors qu’il réprouve justement le fait que la philosophie de la bio soit réduite à un cahier des charges sans OGM, sans pesticides ni engrais de synthèse et à la limitation de médicaments et antibiotiques vétérinaires.

La « gazinière américaine » de Biocoop

L’auteur, certes, ne se retrouve pas dans ces épiceries bio qui « fleurissent un peu partout en France ces derniers temps ». « Dans ces magasins, note-t-il, on n’entend pas de bruit. On ne parle pas plus aux vendeurs que dans un autre. On consomme de même, avec la certitude de moins se faire mal.» Avec son sens particulier de l’humour, Denhez tacle même le grand leader de la distribution du bio, la coopérative Biocoop, et sa « gazinière américaine », un distributeur d’eau qui « vous met le litre d’eau à cent fois plus cher qu’au robinet, avec beaucoup moins de minéraux. Avec aussi beaucoup plus de micro-organismes, car les filtres sont des nids douillets pour bactéries et champignons (…) L’eau en vrac, invention marketing du monde du bio est un non-sens physiologique et écologique. Mais elle rassure des consommateurs qui ont peur de tout, et qui gâchent la fête de cette belle vision du monde qu’est le bio ».

À juste titre, Denhez s’interroge sur ces nouveaux consommateurs du bio dont la motivation principale est la peur, et non pas cette « vision du bio » qu’il défend. « Par opposition au reste, le bio est paré de toutes les vertus. Il n’a pas été souillé par les produits chimiques. Il est pur », écrit Denhez. « Il y en a beaucoup qui viennent ici pour ne pas tomber malades. Pas pour se faire plaisir », témoigne pour sa part Chloé Vialle, l’une des associés de l’Épicerie du Coin, une boutique bio de la région de Chambéry citée dans le livre. Elle poursuit : « Dès qu’il y a un doc à la télé, ils rappliquent pour tout changer, éventuellement, toujours pour ne pas être malades. Ce n’est pas rare qu’on me demande quoi manger pour éviter Alzheimer! ». Tout naturellement, Denhez consacre de nombreuses pages de son ouvrage à cette évidente perte de confiance des consommateurs envers la nourriture. « La nourriture est devenue un grand mystère. On ne sait plus d’où elle vient ni comment elle est produite (…) On aimerait avoir confiance et manger en paix », constate l’auteur.

On regrette cependant qu’il ait choisi de concentrer toute son attention sur les abus – bien réels – de l’industrie agro-alimentaire, notamment sur la promotion des produits dits « sans » ou encore sur les délires de la biodynamie, en omettant de dédier quelques pages à cette fabrique de la peur qui gave bel et bien les consommateurs de propos anxiogènes.

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Et on tique franchement lorsque Denhez brosse un portrait particulièrement flatteur de l’entreprise Moulin Marion de transformation de farine bio, située à Saint-Jean-sur-Veyle, entre la Saône et Bourg-en-Bresse. Pour un peu, on croirait lire un texte rédigé par une boîte de communication avec un authentique storytelling ! Rien n’y manque, pas même le petit pincement au cœur, apporté par Célestin, qui a « planqué des familles juives ». L’histoire est relatée par son neveu Julien-Boris Pelletier, l’actuel gérant qui « retient ses larmes. Non, en fait il les laisse couler. Sur ses mains, cela fait des petits pâtons. La farine, pour lui, ce n’est pas que du blé… ».

En revanche, pas le plus petit mot sur le rôle très actif joué par la présidente de Générations Futures et administratrice du Synabio, Maria Pelletier, dans l’organisation de campagnes anxiogènes par le lobby du bio. Et rien non plus sur les publicités orchestrées par Biocoop ou Léa Nature pour mettre en cause de façon calomnieuse les produits issus de l’agriculture conventionnelle

Acheter bio ? À qui faire confiance
Frédéric Denhez
Albin Michel, février 2019

 

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