Décryptage du boum de l’agriculture bio

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Pour la première fois, les surfaces cultivées en bio dépassent la barre des 2 millions d’hectares (soit 7,5% de la SAU) tandis que presque 10% des agriculteurs « travaillent en bio », a annoncé l’Agence bio lors de sa conférence de presse annuelle. Repris en boucle par les médias, ces chiffres sont en effet plutôt flatteurs, comme en témoigne Le Figaro qui explique dans son édition du 4 juin, que l’agriculture biologique, en plein boum, connaît une année « record ». Pour sa part, Le Monde titre : « La grande bascule vers le bio de l’agriculture française. » Pourtant, ces chiffres masquent une réalité de nature bien plus complexe.

Côté vente, la progression du marché alimentaire bio se poursuit avec une augmentation significative de 1,4 milliard d’euros entre 2017 et 2018, soit une hausse de 22,6%. Désormais, le marché bio flirte avec les 10 milliards d’euros de chiffre de ventes. « Le bio est une valeur refuge, gage d’innocuité face à la peur des pesticides », estime Charles Kloboukoff, président de Léa Nature – ce qu’a parfaitement intégré la grande distribution, qui est loin d’être restée étrangère à cette belle progression. Car aujourd’hui, celle-ci « croque la moitié du gâteau de l’alimentation bio », soit 4,75 milliards d’euros, comme le note Le Monde. Un résultat qui s’explique notamment par le bon positionnement de ses marques de distributeurs disponibles partout en France, dont les origines ne sont toutefois pas toujours très transparentes.

Les céréaliers se mettent au bio

Côté production, le bio « décolle » avec une progression de 17% des surfaces converties entre 2017 et 2018, à savoir 5 points de moins que la hausse des ventes. Les grandes cultures (céréales, oléagineux et légumes secs), en tête du palmarès, ont connu « un développement sans précédent de + 31 % entre 2017 et 2018 », se félicite l’Agence bio. Ce chiffre inclut les 200000 ha de cultures céréalières encore en cours de conversion. Certains « convertis » ont pris ce virage en raison des difficultés économiques qu’ils traversaient.

C’est le cas de Frédéric Piot, propriétaire de 230 ha en Île-de-France, qui « ne voyait pas de perspective dans l’agriculture conventionnelle ». Il a donc choisi de « revenir en gros à ce que faisaient nos grands-parents ». Producteur de céréales, il s’est diversifié en introduisant sur son exploitation un atelier de poules pondeuses, un troupeau de vaches à viande et une vingtaine de chevaux en pension. Avec, par contrecoup, un surcroît de main-d’œuvre dû à son nouveau mode de travail. Soit, au bout du compte, une conversion plutôt compliquée, admet-il.

Mais cette hausse des surfaces consacrées aux céréales bio a aussi été facilitée par l’engagement pris par les coopératives et le négoce indépendant d’investir dans le bio, et la mise en place de nouvelles capacités de stockage avec l’ouverture de silos et de moulins dédiés aux blés bio. C’est le cas par exemple de la coopérative agricole Valfrance, qui consacre une partie du silo de Vaux-le-Pénil aux produits issus de l’agriculture biologique, ainsi que du Groupe Soufflet, qui a inauguré son premier moulin bio à Lozanne, dans le département du Rhône, « pour répondre à la demande d’un secteur en pleine croissance ».

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Toutefois, les surfaces consacrées aux céréales bio restent toujours inférieures à 5% de la SAU. Autrement dit, 96% des céréales produites en France proviennent encore de l’agri- culture conventionnelle.

Un rythme insuffisant

L’objectif, fixé par la loi, de parvenir à 15% de la surface agricole cultivés en bio à la fin 2022, reste en effet très problématique. « Même si nous sommes sur une bonne pente, le rythme n’est pas suffisant pour atteindre les objectifs fixés par la loi. Il faudrait 7000 conversions par an », s’inquiète Florent Guhl, le directeur de l’Agence bio. Et on comprend ses réserves. Car le pourcentage de surfaces bio, le nombre d’exploitations ayant décidé de se convertir et le chiffre d’affaires des ventes ne sont pas vraiment des indicateurs pertinents pour évaluer la dynamique réelle du secteur, comme on l’a déjà souligné dans un article paru dans A&E ( Ce que l’Agence bio ne vous a jamais dit ) en juin 2018, après la présentation des chiffres de l’an dernier 1.

D’une part, le pourcentage des convertis au bio inclut 23 % d’exploitations dites « mixtes », c’est-à-dire ayant par exemple mis en place un simple atelier de transformation bio ou commercialisant une partie de leur production en vente directe bio. Autrement dit, le chiffre total des exploitations n’est pas significatif car il ne permet pas de connaître avec certitude la part précise de quantités produites en bio sur ces exploitations. Ni de différencier l’agriculteur ayant converti une toute petite partie de son exploitation de celui qui est passé à 100 % de bio.

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Mais surtout, l’essentiel des terres bio reste dédié aux surfaces fourragères – c’est-à-dire des surfaces qui ne produisent aucun aliment directement consommable. Totalisant 1,250 million d’hectares (dont les 263 000 ha en cours de conversion), celles-ci représentent 62,5% de la SAU engagée en bio. Comme ces surfaces sont principalement consacrées à nourrir le cheptel bovin et caprin, une analyse des données de l’Agence bio induit que les surfaces converties récemment sont de plus en plus des terres à très faible 2  . En effet, alors qu’en 2008, il fallait environ 2,2 ha pour nourrir une bête « bio », ce chiffre atteint 2,8 ha en 3.

La conversion de terres à faible rendement se confirme également à la lecture des chiffres régionaux de conversions, bien plus importants dans la partie sud-est que dans le reste de la France. On peut donc raisonnablement se demander si les conversions de ce genre de terres – déjà en train d’occasionner une surproduction de lait bio – ne vont pas bientôt atteindre un seuil critique.

Paradoxalement, ces chiffres mettent aussi en évidence l’impossibilité d’une agriculture 100% bio. En effet, pour nourrir le cheptel actuel de 8 millions de vaches et 7 millions de brebis en France, il faudrait consacrer au pâturage plus de 25 millions de surfaces fourragères3. C’est-à-dire une surface quasiment égale à toutes les terres cultivables disponibles en France, à savoir environ 27 millions d’hectares ! Ce qui est bien entendu irréaliste.

Provenances imprécises

Mais la principale interrogation que suscitent les chiffres de l’Agence bio concerne les ventes et leurs origines. Ainsi, en cinq ans, entre 2013 et 2018, le chiffre total des ventes est passé de 4,3 milliards d’euros à 9,1 milliards, soit une augmentation de 109 %, alors que, sur la même période, les surfaces n’ont progressé en moyenne que de 61 %. Ainsi, pour les fruits, par exemple, les surfaces ont augmenté de 59% (11000 ha supplémentaires) pour un chiffre d’affaires qui a augmenté de 153 %. Idem pour la vigne, dont les surfaces ont augmenté de 33 % (16 000 ha) alors que le chiffre d’affaires des ventes est passé de 522 000 millions à plus d’un milliard, soit une hausse de 110 %. Comment expliquer ce décalage entre la valeur ajoutée et les surfaces de production ? Serait-il la conséquence d’une augmentation des importations ?

A priori non, puisque selon Florent Guhl, le chiffre des importations reste stable, à 31% en moyenne. Sauf que ce chiffre est trompeur, car, comme nous l’a confirmé l’Agence bio, ce taux a été élaboré « au doigt mouillé », c’est-à-dire à partir des résultats d’une simple enquête réalisée auprès des transformateurs et des négociants. Il n’existe en effet à ce jour aucune donnée statistique des douanes qui permette de connaître les quantités exactes des importations bio. Et plus encore, il dissimule une répartition très loin d’être homogène, se caractérisant par des différences énormes entre les différents secteurs.

Un amalgame de pourcentages

Ainsi, la France est quasiment autonome pour le vin bio (1% de produits importés), la crémerie bio (2% de produits importés) et la viande fraîche bio (5% de produits importés). En revanche, nous importons 57% de fruits bio, 47% de produits « traiteurs/plats préparés » ainsi que 62% de produits d’épicerie et de boissons non alcoolisées bio. Amalgamer des pourcentages aussi disparates, en négligeant de prendre en compte leur écart (de 1 % à 62 %), ne permet pas de donner une image de la réalité.

Des gagnants et des victimes

Au total, la France a importé « au stade de gros » pour 1,89 milliard d’euros, ces produits ayant ensuite été commercialisés pour une valeur de 2,8 milliards d’euros. Soit pour la grande distribution une culbute de 1 milliard d’euros.

Cela s’explique notamment par le fait qu’une part non négligeable de l’augmentation des ventes bio provient de la disponibilité de nouveaux produits très prisés par les consommateurs mais sans aucun lien avec l’agriculture française. C’est le cas du jus de fruits Tropicana bio, qui représente aujourd’hui entre 5 et 10% des ventes de PepsiCo, du café noir en version bio de Lavazza, du thé Honest de Coca-Cola, racheté aux États-Unis, ou encore du chocolat Côte d’Or bio.

Une analyse détaillée, production par production, en volumes plutôt qu’en surfaces, permettrait de beaucoup mieux cerner la réalité économique du bio, afin de s’assurer si l’agriculture française profite réellement de la consommation bio. Ce qui est loin d’être prouvé. Malheureusement, ces données restent confidentielles, l’Agence bio refusant toujours de les rendre publiques.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que la grande distribution, qui a parfaitement su saisir l’opportunité d’un tel marché, est la principale gagnante de la vague bio. D’où le processus récent de concentration des opérateurs, qui touche désormais ce secteur.

Ainsi, Naturalia a été racheté par Monoprix, une filiale du groupe Casino, tandis qu’Intermarché est entré au capital des Comptoirs de la Bio. Ce qui préfigure une pression sur les prix, comme en témoignent les nombreuses promotions qui touchent désormais les produits bio.

Comme l’observe Le Monde, les petits commerces indépendants constituent d’ores et déjà les premières victimes de ce chamboulement. En espérant que les agriculteurs n’en soient pas les prochaines

Notes

  1. « Ce que l’Agence bio ne vous a jamais dit », A&E, juin 2018.
  2. 123000 vaches et 128000 brebis pour 312000 ha de pâturage en 2008, contre 300000 vaches et 338000 brebis en 2018.
  3. Calcul réalisé en prenant comme base 1 UGB (unité de gros bétail) pour une vache et 0,15 UGB pour une brebis et une chèvre.
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