Décryptage des chiffres de l’Agence BIO

Avec une communication toujours très enthousiaste, l’Agence BIO annonce un secteur en plein boom. Reste à savoir si cela profite réellement aux agriculteurs français

En 2015, le marché alimentaire bio se chiffrait à 6,4 milliards d’euros. Il est passé à 11,9 milliards en 2019, c’est-à-dire qu’il a presque doublé en quatre ans. Durant la même période, les « surfaces bio » sont passées de 1,1 million d’hectares à 2,3 millions, s’est félicitée l’Agence BIO, dont l’art de présenter des données à son avantage ne connaît pas de limites.

Un succès qui « ne doit rien au hasard », comme le note son président, Philippe Henry : « Il est le fruit de l’engouement et du soutien des consommateurs d’une part, de la mobilisation et de la structuration de tous les acteurs de la filière bio d’autre part. » En investissant, en 2019, « l’équivalent de la surface agricole d’un département français », « l’agriculture bio a permis de répondre à la demande sans augmenter la part des importations », poursuit-il avec enthousiasme. Lesquelles importations resteraient « stables à 33 % », selon Philippe Henry. Cela semble tout à fait logique : doublement du chiffre d’affaires pour un doublement des surfaces avec des importations qui restent égales à elles-mêmes. C’est cette image d’un beau succès qui ressort d’une lecture superficielle des données qu’a donc fournie l’Agence BIO lors de sa conférence de presse annuelle, qui s’est tenue le 7 juillet dernier. Mais on obtient un autre son de cloche lorsqu’on étudie les chiffres un peu plus en détail, et tout particulièrement ceux qui n’y figurent pas ! Car, comme le disait très justement l’économiste américain Aaron Levenstein (1910-1986) : « Les statistiques, c’est comme le bikini : ça donne des idées mais ça cache l’essentiel ! »

Alors, venons-en à l’essentiel, à savoir ce que la Ferme France produit effectivement en denrées alimentaires bio. Et c’est précisément là que le bât blesse. En effet, depuis des années, l’Agence BIO focalise sa communication principalement sur les surfaces en culture bio sans jamais mentionner les volumes produits en France. Combien de tonnes de céréales bio ? Combien de tonnes de pommes bio, de tomates bio et, plus généralement, de légumes bio ? Mystère ! Aucune de ces données n’est en effet rendue publique, alors que celles-ci sont essentielles pour comprendre la dynamique du secteur. Or, le chiffre toujours en croissance de la part globale de la SAU dédiée au bio – de 8,5% – n’est pas un indicateur fiable en ce qui concerne la production de biens comestibles.

D’ailleurs, lorsqu’on analyse les surfaces certifiées « agriculture bio » qui produisent effectivement ces denrées alimentaires pour la consommation humaine – autrement dit en excluant les surfaces fourragères consacrées à nourrir le bétail (1,1 million d’ha sur 1,7 million) –, on se rend compte que l’agriculture bio reste encore et toujours un secteur somme toute bien plus marginal que ne le laisse entendre la communication optimiste de l’Agence BIO.

Au sujet du chiffre de 8,5 %

Sur la surface totale des hectares consacrés à la culture conventionnelle de céréales, de fruits et de légumes, de vigne et de plantes aromatiques (soit 14 millions d’ha) – autrement dit tout ce que le consommateur consomme –, seuls 560 000 ha sont certifiés bio. Des surfaces qui représentent donc moins de 4 % du total. Et ce n’est pas tout. L’Agence BIO annonce que plus de 25 % des vergers seraient cultivés en bio. Là aussi, le diable se cache dans les détails. En réalité, comme il a déjà été démontré dans un article précédent (« Ce que l’Agence BIO ne vous a jamais dit », A&E, juin 2018 ), les surfaces frui- tières converties en bio concernent principalement des fruits très peu consommés et qui occupent le plus d’espace, à savoir les noix, les châtaignes et les olives. En revanche, la part des surfaces bio consacrées aux dix fruits les plus consommés en France représente 9% de la part du conventionnel. On est donc très loin du chiffre de 25%…

À lire aussi : « Ce que l’Agence BIO ne vous a jamais dit »

Tout cela suggère que le chiffre très médiatisé par l’Agence BIO de 8,5% de la SAU convertie en bio est certes réel, mais finalement assez trompeur. Mais surtout, – et c’est là l’essentiel –, ces données sur les surfaces ne reflètent aucunement la capacité des agriculteurs français à produire les aliments bio les plus consommés, ni d’ailleurs l’impact environnemental que pourrait apporter une telle conversion, les surfaces fourragères ou les vergers de châtaignes et de noix conventionnels étant très peu traités par des produits phytosanitaires.

Une manne financière pour les agriculteurs ?

La seconde conclusion qu’impose une lecture détaillée de ces chiffres concerne l’augmentation du chiffre d’affaires du marché du bio de 6 milliards d’euros en à peine quatre ans. Profite-t-il vraiment aux producteurs français quand, sur la même période, les surfaces alimentaires cultivées en bio non augmenté que de 200 000 ha dont 100 000 pour les céréales ?

L’examen attentif des données de l’Agence BIO dessine une tout autre réalité. Tout d’abord, l’Agence souligne que le poids des intermédiaires, comme la grande distribution généraliste, qui ne privilégie pas nécessairement les produits français, est considérable. Sur le total des 11,9 milliards d’euros, la grande distribution pèse plus de la moitié, soit 6,2 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent les 3,2 milliards des enseignes spécialisées en bio.

En revanche, la vente directe – à la ferme ou sur les marchés –, qui se situe autour de 600 millions d’euros, peine à augmenter. Il n’est donc pas certain que les dépenses moyennes de 178 euros par an et par habitant consacrées au bio entrent dans la poche des agriculteurs… D’autant plus que l’Agence reconnaît elle-même la montée en puissance des produits transformés – un secteur qui ne rime pas avec écologie ! – avec une forte progression (plus de 15%), dont +31 % pour les produits surgelés, +24 % pour la bière et +16 % pour les jus de fruits et boissons sans alcool (eaux aromatisées et sodas).

À cela s’ajoute une croissance de 16 % pour l’épicerie, qui représente 30% de la valeur des achats bio (4 milliards d’euros). « Il s’agit d’un poids lourd des gammes bio, partagé entre grande distribution et magasins bio, avec une implication conséquente des géants de l’agro-alimentaire », note l’Agence BIO, qui constate également que « côté sucré, l’univers des boissons chaudes et du petit-déjeuner est en pleine expansion ».

Reste enfin la question des importations. Certes, l’Agence affirme qu’elles seraient restées stables autour de 33% en moyenne, sans pour autant fournir beaucoup de détails.

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Si la France est tout naturellement autonome dans certains secteurs (vins, produits laitiers, viande et œufs), d’autres secteurs, comme les fruits (56 % d’importations), les épices et les boissons non alcoolisées (61 % d’importations) ainsi que les produits de la mer, fumaison et saurisserie (74 % d’importations), sont dans leur très grande majorité importés, alors même que ce sont précisément des produits qui sont privilégiés par les consommateurs. Si le chiffre de 33 % se révèle être juste – ce qui reste à démontrer –, cela implique qu’en valeur, la France importerait pour 4 milliards d’euros de produits issus de l’agriculture biologique, c’est-à-dire un montant similaire au total des exportations françaises de céréales !

On notera pour conclure ce rapide tour d’horizon que, si le chiffre de 11,9 milliards que représente le marché du bio semble être considérable, celui-ci ne constitue que 6,1% du total de la consommation alimentaire des ménages. Autrement dit, plus de treize ans après le Grenelle de l’environnement – qui a marqué le début des politiques favorisant l’AB –, 94 % des aliments que mangent les Français restent issus de l’agriculture conventionnelle. Un pourcentage qu’il n’est pas inutile de rappeler…

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