AccueilDécryptageViolence à Sainte-Soline, dernière étape avant l’écoterrorisme ?

Violence à Sainte-Soline, dernière étape avant l’écoterrorisme ?

Avec un discours apocalyptique, où la vie même sur Terre serait menacée, le recours à la violence apparaît de plus en plus légitime aux yeux de certains groupes écologistes. Les événements de Sainte-Soline marquent peut-être un tournant dans la stratégie des adeptes de la décroissance

Dans un communiqué daté du 11 avril, la Coop de l’eau 79 se félicitait du jugement du tribunal administratif de Poitiers validant la construction de l’ensemble des réserves de substitution d’eau sur le bassin de la Sèvre Niortaise Marais Poitevin. Le juge a suivi les conclusions du rapporteur public qui, le 28 mars dernier, avait demandé le rejet du recours, considérant qu’aucun des moyens de contestation mis en œuvre par un collectif d’associations n’était fondé. « Cette décision va dans notre sens. La justice conclut à la légalité des seize ouvrages de notre projet. Dans son esprit, le principe même de la création de réserves de substitution d’eau est reconnu », déclarait ainsi Thierry Boudaud, président de la Coop de l’eau 79.

Ce jugement est-il à même de rétablir le calme, alors que le 25 mars, un rassemblement autour de la retenue d’eau contestée de Sainte-Soline a donné lieu à de violents affrontements entre manifestants et forces de l’ordre? Rien n’est moins sûr.

Lire aussi : Retenues d’eau dans les Deux-Sèvres : c’est quoi et à quoi vont-elles servir exactement ?

En acceptant pour la première fois la présence massive dans leurs rangs de militants de l’ultragauche violente, Les Soulèvements de la Terre (SLT), la Confédération paysanne et Bassines Non Merci ont en effet marqué un tournant dans la stratégie de la contestation écologiste, avec l’utilisation d’une violence parfaitement assumée. La lieutenante-colonelle Nassima Djebli, porte-parole de la gendarmerie, a ainsi évoqué, sur le plateau de BFMTV, les « armes saisies » sur certains manifestants : « 62 couteaux, 67 boules de pétanque, 13 haches et hachettes, 7 artifices, 5 matraques et battes de baseball… » Et, comme l’a confié la députée Génération Écologie Delphine Batho à L’Humanité, « il n’y avait aucun doute sur l’intention des organisateurs d’aller à l’affrontement ». Avec le bilan que l’on sait : 47 gendarmes et 200 manifestants blessés.

Voir aussi : Les Soulèvements de la Terre mouvement ultraviolent dont l’objectif est d’appauvrir la société

Certes, officiellement, cette stratégie ne fait pas l’unanimité au sein de la nébuleuse écologiste, comme en attestent les propos de Véronique Marchesseau, secrétaire générale de la Confédération paysanne, livrés au Monde : « On assume la désobéissance civile, mais pas la violence, et ce qui s’est passé samedi nous bouscule. Il faut que l’on puisse protéger les gens qui viennent manifester, on ne peut plus prendre le risque d’un tel gâchis humain. » Nicolas Girod, le porte-parole national de la Confédération paysanne, a pour sa part déclaré au Figaro : « Il s’agit de gens ultraminoritaires, 300 personnes sur un total de 30 000 manifestants. Ils étaient très déterminés. […] Cela nous a desservis. Nous réfléchissons avec nos partenaires à de nouveaux modes d’action. » Des propos que vient confirmer Benoît Biteau, député européen EÉLV et membre de la Conf’ : « Avec les Soulèvements de la Terre et Bassines Non Merci, nous cherchons des modalités qui empêcheraient les blacks blocs de préempter notre mouvement en allant se confronter aux forces de l’ordre. Nous ne voulons pas être pris en otage. Nous penchons plutôt pour la désobéissance civile, des actions créatives contre des symboles, à visage découvert. »

Il n’y a par ailleurs aucune place pour un quelconque consensus, un concept étranger à la Conf’ qui évoque systématiquement la légitimité de ses positions, au nom d’un intérêt « supérieur » 

Enfin, dans un communiqué du 29 mars, à la suite des événements de Sainte-Soline, la Conf’ a affirmé qu’elle « promeut le dialogue plutôt que l’intimidation et la violence».

La fenêtre d’Overton

Le cas extrême des violences de Sainte-Soline permet cependant de procéder à ce que les experts appellent un « déplacement de la fenêtre d’Overton ». Développé dans les années 1990 par le lobbyiste Joseph P. Overton, le concept de « fenêtre d’Overton » constitue l’ensemble des idées jugées « acceptables » par le plus grand nombre au sein d’une société donnée.

Dans un rapport du Service central du renseignement territorial, le rôle des SLT est ainsi analysé : « Les SLT ont joué un rôle de premier plan dans le durcissement des modes opératoires et l’instauration d’un “flanc radical” engagé dans les luttes écologistes, permettant ainsi un déplacement de la fenêtre d’Overton : des actions, considérées comme trop extrêmes les premières fois, deviennent, par habitude, moins violentes aux yeux des militants et des actions qui ne remportaient pas l’adhésion d’une majorité de la population finissent par apparaître comme moins radicales. »

En témoigne le soutien que les SLT ont reçu aussi bien de la part d’élus de la République (Marine Tondelier, Benoît Biteau, Clémence Guetté…) que de personnalités de la mouvance écologiste comme Cyril Dion ou Dominique Bourg, lorsque, le 28 mars, devant l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a annoncé son souhait de dissolution du mouvement pour la mi-avril.

Le conflit plutôt que le consensus

La distanciation publique de la Conf’ face à ces violences permet également de faire apparaître le syndicat comme « modéré » et prêt au dialogue, alors que ce même syndicat avait lancé la dynamique de radicalisation violente à la fin des années 1990 avec les premiers saccages d’OGM. Et il persévérait encore récemment en s’en prenant physiquement aux installations de la « ferme des 1 000 vaches » ou aux canalisations des retenues d’eau en Vendée.

Dans les faits, l’intimidation et la violence ont toujours été utilisées par l’aile radicale du syndicat de Bagnolet. Et sur l’ensemble des sujets agricoles, le syndicat paysan se démarque du syndicalisme majoritaire précisément en refusant toutes solutions qui ne s’inscrivent pas dans son projet politique. Pour ce qui est des retenues d’eau, le seul choix possible selon la Conf’ consiste ainsi en un non-choix entre interdiction et moratoire. Ce qui correspond à la stratégie qu’elle a déjà adoptée avec les OGM.

Il n’y a par ailleurs aucune place pour un quelconque consensus, un concept qui est étranger à la Conf’, qui évoque systématiquement la légitimité de ses positions, au nom d’un intérêt « supérieur », et ne s’embarrasse pas de la légalité des retenues d’eau ou des champs d’OGM qu’elle a vandalisés.

De façon générale, la nébuleuse écologiste partage cette stratégie du refus de consensus. « Il n’y a pas d’accord possible avec des milliardaires comme Bernard Arnault qui prennent l’avion comme nous prenons la bicyclette », confirme le journaliste décroissant Hervé Kempf, fondateur du site Reporterre. Et de se féliciter que « si l’écologie a enfin pénétré la grande arène de l’actualité, elle ouvre l’ère de la dispute. N’en déplaise à beaucoup, elle génère le conflit, et non le consensus ».

Cette intransigeance s’explique par la nature même du combat du mouvement écologiste. Comme le souligne Thierry Boudaud, « dans la communication qui est faite, on voit très bien qu’il s’agit de l’anarchie contre la République. Le sujet de l’eau est vraiment loin ». Et le sociologue Lucien Tabourey note dans le journal The Conversation : « Ainsi, la mobilisation à Sainte-Soline dépasse-t-elle le contexte immédiat de la contestation de la réforme des retraites tout en la rejoignant dans la mise en évidence de l’incapacité des institutions politiques françaises à répondre aux aspirations sociales, démocratiques et écologiques d’une partie croissante de la population et de la jeunesse. » Tous deux ont parfaitement raison : il ne s’agit pas de la guerre de l’eau, mais de la guerre contre le système capitaliste et libéral.

En se dressant face au capitalisme qui menacerait toute vie sur Terre, ces militants se perçoivent comme les résistants des temps modernes 

La guerre au capitalisme

Dès le lancement des SLT en mars 2021, la cible avait d’ailleurs clairement été identifiée : « Le marché capitaliste et ses institutions précipitent aujourd’hui le ravage de la biodiversité, le bouleversement climatique et l’atomisation sociale. » Quand un « camarade » des SLT s’attaque aux « bassines » dans un entretien à la revue marxiste Contretemps, c’est pour dénoncer « des agro-entrepreneurs multi-sociétaires […] qui incarnent une forme de capitalisme agricole ».

De même, dans son positionnement sur le mouvement social, la Conf’ a lancé son mot d’ordre en ces termes : « Paysans et citoyens, tous ensemble contre l’ordre libéral et capitaliste ! »

En se dressant face au capitalisme qui menacerait toute vie sur Terre, ces militants se perçoivent comme les résistants des temps modernes. Toujours dans l’entretien publié par Contretemps, un membre des SLT explique la nécessité d’établir sur l’ensemble du territoire national un « réseau de résistance globale » afin que « que tout projet de bassine à tout endroit en France soit mis en déroute par ce même type d’action ». D’autres cibles sont également dans le viseur des SLT, comme la construction de l’autoroute A69 reliant Castres à Toulouse, un projet jugé « inutile et écocide ». Présentées comme « l’acte II de la saison 5 » des SLT, ces manifestations sont le prolongement naturel des actions contre Sainte-Soline.

Une rhétorique dangereuse

Qualifiés de criminels et d’écocidaires, les tenants du capitalisme ne sont pas épargnés par cette dangereuse rhétorique, à l’instar d’Arnaud Rousseau, fraîchement élu président de la FNSEA, qui est présenté par Extinction Rébellion comme « un homme puissant, à la tête d’un empire de l’agriculture productiviste », avec le support visuel d’une tête de mort. Or, la radicalisation du discours prépare inévitablement à l’émergence d’une radicalisation extrême, portée certes par une ultraminorité, capable d’engendrer à terme de véritables actes d’écoterroristes visant directement des personnes. Un danger que le journaliste Hervé Kempf sent de toute évidence se rapprocher : « Dans ces semaines, dans ces jours où monte incessamment le flot de la révolte et le désir d’insurrection, la tentation est grande d’aller à la frontalité militaire que désire le gouvernement.»

L’histoire politique française récente a connu un tel basculement dans les années 1980, avec l’émergence du groupe terroriste Action Directe (AD), issu de la mouvance anarchiste. Lui aussi fondait sa légitimité sur ce même discours, estimant représenter « la résistance » contre l’État fasciste et capitaliste, qu’il fallait renverser par la force. Soutenu par moins de 200 sympathisants ultraradicalisés, AD a cependant semé la terreur en France avec plus de 80 attentats revendiqués entre 1979 et 1987, date de l’arrestation de ses principaux membres. L’un des assassins du PDG de Renault Georges Besse, Jean-Marc Rouillan, s’identifie aujourd’hui encore aux résistants de la France Libre et revendique le terme de « terroriste », « comme les résistants étaient pendant la dernière guerre des terroristes aussi ». Le 28 mars dernier, Jean-Marc Rouillan était l’invité d’honneur du campus de la Victoire, à Bordeaux, à l’initiative du mouvement d’extrême gauche Révolution Permanente – soutien des SLT – qui l’a présenté comme « écrivain et ancien prisonnier politique ». L’occasion pour le terroriste de vanter ses faits d’armes : « Dès l’instant où tu choisis de rompre, où tu choisis la dérive, tu acquiers un moment de liberté, une intention de liberté, plus que celui qui dit “samedi, je vais à la manif, lundi, je distribue des tracts et, toute la semaine, je cultive mon jardin bio”. Nous, on est sortis de la révolte plan-plan, de toutes ces conneries où on te fait croire que t’es un révolutionnaire et un radical et où, en fait, tu es un pépère de la protestation. »

L’histoire politique française récente a connu un tel basculement dans les années 1980, avec l’émergence du groupe terroriste Action Directe (AD), issu de la mouvance anarchiste

Comme le remarque avec justesse Tancrède Ramonet, réalisateur d’un film documentaire sur l’anarchisme, ce discours « parle à la myriade des groupuscules gauchistes qui se re- trouvent dans des actions, mais se demandent que faire, sachant qu’ils sont opposés à toute représentation politique ».

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