L’instrumentalisation de la peur du cancer à des fins idéologiques n’est pas nouvelle. En effet, ce discours apocalyptique a été tenu dès le début du XXe siècle par les opposants au progrès, précurseurs de l’écologie et de l’agriculture biologique
Dans sa chronique parue dans Le Monde du 22 février, le journaliste écolodécroissant Stéphane Foucart estime qu’il existe une analogie entre le climatoscepticisme et la rhétorique du « cancer backlash », un concept développé par le sociologue Marc Billaud pour « qualifier l’offensive idéologique qui accompagne, ces derniers mois, l’entreprise de démolition des normes de protection de l’environnement et de la santé publique ».
« À droite ou à l’extrême droite, les journaux qui propagent aujourd’hui la rhétorique du cancer backlash sont ceux qui alimentaient le climatoscepticisme il y a quinze ans », insiste Foucart, qui, pour sa part, n’a pas hésité à reprendre à son compte la thèse largement diffusée par la sphère écolodécroissante selon laquelle le cancer serait avant tout la conséquence du capitalisme. « Ce qui se passe avec l’épidémie de maladies, c’est ce que fait le capitalisme », avait ainsi martelé la députée LFiste Mathilde Panot, lors des Amfis 2025 organisés par La France insoumise. De même, la députée écologiste Sandrine Rousseau, « révoltée » face à l’«explosion des cancers » chez les enfants, avait soutenu que ces drames résultaient de politiques « pour satisfaire » le président de la FNSEA.
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Désormais, l’association des mots « pesticides » et « cancers » est, en effet, devenue un incontournable des éléments de langage visant à interdire les produits phytosanitaires. Une stratégie qui s’est d’ailleurs révélée très efficace, l’été dernier, contre l’article 5 de la loi Duplomb, et qu’on va, sans aucun doute, voir ressurgir lors des débats autour de la nouvelle proposition de loi transpartisane pour réintroduire l’acétamipride selon les prescriptions édictées par le Conseil constitutionnel.
Désormais, l’association des mots « pesticides » et « cancers » est devenue un incontournable élément de langage visant à interdire les produits phytosanitaires
De fait, la chronique de Foucart – et la vulgarisation du fameux concept de cancer backlash – ne constituent rien d’autre qu’une tentative pour rendre inaudibles les quelques voix raisonnables qui osent encore s’élever contre cette instrumentalisation de la peur du cancer.
Cancers : les vraies données
Or, comme le rappelait une tribune publiée dans Le Point à l’initiative de l’oncologue Jérôme Barrière, cette peur ne repose sur rien de scientifique. « L’augmentation du nombre de cas (216 000 en 1990 contre 430 000 en 2023, soit un doublement) s’explique d’abord par des causes inévitables et bien connues », analysent les auteurs de la tribune. Il s’agit de causes parfaitement identifiées, à savoir le vieillissement de la population, l’augmentation du nombre d’habitants, l’amélioration du dépistage et du diagnostic. Concernant les cancers pédiatriques, comme l’assurait dans Le Point la Pr Virginie Gandemer, présidente de la Société française de lutte contre les cancers et les leucémies de l’enfant et de l’adolescent : «Il n’y a pas du tout d’explosion du nombre des cancers de l’enfant ! » Et la légère hausse qu’on observe sur les vingt dernières années est parfaitement explicable : « Certaines pathologies sont mieux diagnostiquées, et d’autres se sont vues rattachées aux cancers, comme certaines tumeurs cérébrales qui étaient auparavant classifiées comme des anomalies non tumorales. En réalité, l’incidence des cancers pédiatriques est très surveillée et globalement stable. »
Déjà en 1957, Henri-Charles Geffroy, le fondateur de La Vie Claire, attribuait l’origine des cancers aux « aliments artificiels »
Enfin, dès septembre 2019, l’épidémiologiste Catherine Hill, ancienne chercheuse à l’Institut de cancérologie Gustave Roussy ayant fait partie du conseil scientifique de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, rappelait sur France Info que l’usage de certains produits phytosanitaires, au demeurant aujourd’hui interdits, étaient « dans le pire des cas à l’origine d’une vingtaine de cancers professionnels par an et 0,01 cancer dans la population ». Des chiffres à mettre en comparaison avec les 69 000 cas de cancers provoqués par le tabac et les 18 000 cancers dus à l’abus d’alcool par an.
Un refrain déjà connu
Cette instrumentalisation de la peur à des fins idéologiques n’a toutefois rien de nouveau. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les écrits publiés il y a environ soixante-dix ans (voire plus) par les milieux réactionnaires hostiles au développement de la société moderne, qui, présentant une étonnante similitude avec la mouvance écologiste actuelle, annonçaient déjà l’apocalypse. Opposé au progrès technique, à la société moderne et aux « forces financières », ce courant constitué de médecins hygiénistes se réclamait du Dr Alexis Carrel, qui en incarne l’une des figures majeures.
Hanté par l’idée d’un déclin des élites occidentales que les « races inférieures », trop fécondes, seraient sur le point de submerger, le Dr Carrel préconisait ainsi, pour maintenir la domination de ces élites, de stimuler la fécondité des « meilleures souches » tout en limitant la fécondité des « mauvaises souches ». Dans son best-seller intitulé L’Homme, cet inconnu, publié en 1935, il s’inquiétait des « maladies de la civilisation » et soulignait « l’influence du mode de vie et de l’alimentation sur l’état physiologique, intellectuel et moral des hommes modernes », notant que : « À cause de leur production en masse et des techniques de la commercialisation, le blé, les œufs, le lait, les fruits, etc., tout en conservant leur apparence familière, se sont modifiés. » Il insistait ensuite sur le rôle nocif des engrais chimiques, qui, « en augmentant l’abondance des récoltes et en appauvrissant le sol de certains éléments qu’ils ne remplacent pas, ont altéré la constitution des grains de céréales ». « On a obligé les poules, par une alimentation artificielle, à la production en masse d’œufs. La qualité de ces œufs n’est-elle pas différente ? Il en est de même du lait des vaches enfermées toute l’année dans des étables et nourries avec des produits manufacturés », écrivait encore celui qui fut, dans les années 1930, membre du PPF, le parti fasciste français, et par la suite collaborationniste de Jacques Doriot.
Ses théories sur le cancer furent reprises par son grand admirateur, Henri-Charles Geffroy, le fondateur de La Vie Claire, qui, dès 1957, attribuait l’origine des cancers aux « aliments artificiels ». Et déjà, à l’époque, il s’alarmait de ces « cancers qui, actuellement, tuent un Français toutes les sept minutes » et qui « frappent maintenant jusque dans les berceaux ». De même, toujours dans les années cinquante, le Dr Jacques-William Bas, également adepte de Carrel et cofondateur de Nature et Progrès, affirmait que « la qualité alimentaire a été détruite progressivement par une succession de procédés imposés par le développement de la vie civilisée ». La conséquence en était, selon lui, que « les maladies chroniques, destructives, qui demandent une période de latence plus ou moins longue, se multiplient ; les différentes formes de cancer, de tuberculose, les névroses et les aliénations mentales ne cessent d’augmenter ».
Le même discours refait surface en 1964, dans la bouche de Michel Remy, rédacteur de La Vie Claire, qui dénonçait, lui aussi, « l’alimentation malsaine » ainsi que la pollution atmosphérique comme les principales causes favorables à l’extension du cancer, concédant : « Le cancer se répand de plus en plus. Mais sa fréquence de plus en plus grande pourrait à la rigueur s’expliquer par l’augmentation de la longévité moyenne. » Et d’ajouter aussitôt : « Ce qui est grave, c’est que le cancer frappe des êtres de plus en plus jeunes, ce qui prouve que l’homme y est plus réceptif qu’autrefois à âge égal, et que le vieillissement de la population n’est pas une explication suffisante de la diffusion. »
Dans les années cinquante, le Dr Jacques- William Bas, également adepte de Carrel affirmait que « la qualité alimentaire a été détruite […] par le développement de la vie civilisée »
Enfin, ce mantra fut repris par un autre pionnier du bio, Claude Aubert, secrétaire général de Nature et Progrès, qui affirmait en 1979 : « De nombreux indices montrent que, en dépit des progrès de la médecine, l’état de santé général de la population ne cesse de se dégrader et que cette évolution va en s’accélérant. » Ce même Claude Aubert qui deviendra, pendant de longues années, administrateur de Générations Futures…
Bref, depuis plus d’un demi-siècle, ces prophètes de malheur – d’abord issus de la mouvance réactionnaire puis repris à la lettre par une certaine gauche radicale – annoncent une explosion en France de cancers et de maladies en tous genres, touchant en particulier les jeunes, toujours provoquée par une alimentation « empoisonnée » ou « modifiée ». Durant ce même laps de temps, non seulement aucune des catastrophes prédites ne s’est produite, mais l’espérance de vie des Français a progressé d’une quinzaine d’années !

