Publié par le WWF France, un sondage sur la pollution de l’eau a été conçu pour produire un résultat prédéterminé. Analyse méthodique d’une manipulation bien rodée.
Le sondage « Les Français et la pollution de l’eau », commandé par le WWF France à Ipsos, a été présenté pendant l’examen de la loi d’urgence agricole. Son libellé suggère que la situation serait grave, que le gouvernement n’en ferait pas assez et que les Français seraient « mal informés sur l’état réel de la pollution de l’eau ».
Or, en France, l’eau du robinet est l’aliment le plus contrôlé : plus de 325 000 prélèvements et 17 millions de résultats analytiques par an, avec des taux de conformité globaux dépassant 99 %. Dans les faits, la qualité sanitaire de l’eau est excellente, et les traces résiduelles les plus fréquemment détectées dans les rivières, comme l’atrazine, sont des héritages de produits interdits depuis des années. Des progrès considérables ont bel et bien été réalisés dans ce domaine, à l’inverse de ce qu’affirme le WWF, dont le sondage n’est en réalité que pure manipulation de chiffres.
– Lire aussi : Recours « contre les pollutions agricoles »
En effet, si sa méthodologie semble irréprochable, tout le questionnaire est cependant conçu pour produire un résultat prédéterminé, conforme aux visées du WWF.
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Un quiz à une seule issue
Le sondage repose sur un quiz de quatre questions, chacune proposant trois réponses dont une seule est considérée comme « correcte ». Ce procédé transforme ainsi un sondage d’opinion en test de connaissances, mais ajusté aux critères du commanditaire. Dans un sondage classique, on demande ainsi « que pensez-vous de… ? », sans bonne ni mauvaise réponse à la clé. Ici, par contre, en demandant « quel est le chiffre exact de… ? », on évalue une « connaissance », et c’est le WWF qui décide quelle est la bonne réponse. C’est lui, par exemple, qui a retenu la formulation « 80 % des nappes contiennent au moins un pesticide » plutôt que « 35 % dépassent la norme de 0,5 µg/l ». Les deux chiffres proviennent du même rapport du SDES, mais le premier dramatise quand le second relativise.
Deuxième type de manipulation : dans les quatre questions, la « bonne réponse » est systématiquement l’option la plus élevée (à savoir environ 80 % pour les nappes contaminées, environ 50 % pour les rivières à risque, environ 20 millions pour les personnes ayant consommé une eau non conforme, 4 à 5 000 captages fermés), les deux autres options présentées étant toujours inférieures. L’objectif visé est de rendre structurellement impossible de surestimer la pollution, puisqu’on ne peut que la sous-estimer ou tomber juste.
En France, l’eau du robinet est l’aliment le plus contrôlé : plus de 325 000 prélèvements et 17 millions de résultats analytiques par an, avec des taux de conformité dépassant 99 %
Dans un vrai sondage, un questionnaire correctement construit propose des valeurs supérieures à la « bonne réponse » pour tester la perception des sondés dans les deux sens. En ne leur donnant accès qu’à un côté de l’échelle, on oriente mécaniquement le résultat. Ce procédé porte un nom : c’est un artefact méthodologique.
Des « bonnes réponses » fortement tendancieuses
Et ce n’est pas tout. Car les « bonnes réponses » se révèlent au minimum très discutables, pour ne pas dire de véritables tromperies.
Prenons la première question : « Près de 80 % des eaux souterraines sont concernées par la présence d’au moins un pesticide » (OFB-SDES, 2020). Certes, le chiffre est exact : sur 2 340 points de mesure, 80 % ont détecté au moins une molécule. Mais avec les capacités analytiques actuelles, on détecte des traces à quelques milliardièmes de gramme par litre. Le même bilan du SDES précise que seuls 35 % de ces points dépassent la norme de 0,5 µg/l. Et ces valeurs sont sans aucune signification toxicologique. Pour comparaison, c’est comme identifier une seconde sur une durée de 32 000 ans ou un millimètre sur la distance Paris-New York. Bref, qualifier la simple détection de tels taux de « contamination » – mot employé dans le sondage – relève d’un leurre sémantique.
Idem pour la deuxième question : « Plus de 50 % des mesures en rivières présentent un risque avéré pour les écosystèmes. » Ce chiffre provient de l’indice des pressions toxiques cumulées (IPTC). Mais il est tiré vers le haut par quelques bassins de grandes cultures où, en effet, plus de 80 % des points dépassent le seuil, tandis que d’autres bassins (Rhône-Méditerranée en zone de montagne, Adour-Garonne) affichent des niveaux très différents. Faire la moyenne et en tirer une question à réponse unique, ce serait comme demander « quelle est la température en France ? » et désigner « 15 °C » comme « la bonne réponse ». Cela ne veut absolument rien dire. Le chiffre agrégé masque les différences géographiques, les causes locales, les dynamiques d’amélioration ou de dégradation.
Mais le pire est encore l’usage de l’expression « des mesures en rivière » à la place de « points de prélèvement ». Un point de prélèvement est un endroit précis, et ces points, loin d’être répartis au hasard, sont placés prioritairement là où l’on s’attend à trouver des problèmes (en aval de zones de grandes cultures, près de rejets industriels ou urbains, dans des bassins déjà identifiés comme sensibles). Dire que « 50 % des mesures présentent un risque » signifie que la moitié des stations du réseau de surveillance dépasse le seuil. Ce que le sondage reformule en « 50 % des rivières françaises », alors que la France compte des dizaines de milliers de cours d’eau, dont la plupart n’ont pas de station de mesure, faute de pression phytosanitaire significative.
C’est un biais de sélection classique. Or, généraliser à l’ensemble d’un réseau des problèmes qui se trouvent à des endroits précis correspond, mutatis mutandis, à mesurer le taux de délinquance uniquement dans des commissariats et en conclure que 50 % de la France est en zone de non-droit !
La troisième question concerne les 19,2 millions de personnes qui auraient consommé « au moins une fois » en 2024 une eau non conforme aux normes pesticides (bilan du ministère de la Santé). Cependant, le bilan 2024 indique que 87,5 % des dépassements récurrents (plus de 30 jours) sont imputables à un seul métabolite : le R471811 du chlorothalonil, un fongicide interdit en 2020.
Or, en avril 2024, l’Anses a reclassé ce métabolite comme « non pertinent » pour l’eau de consommation, faisant passer le seuil de 0,1 à 0,9 µg/l. L’essentiel du chiffre spectaculaire repose donc sur des dépassements d’un seuil de précaution concernant une molécule jugée sans danger par l’agence sanitaire française et qui n’est plus d’actualité. Ce que le sondage ne précise nullement. Ajoutons également que la mention « au moins une fois » est capitale : un seul dépassement ponctuel lors d’un seul prélèvement suffit à entrer dans la statistique, même si l’eau a été conforme les 364 autres jours.
Généraliser à l’ensemble d’un réseau des problèmes qui se trouvent à des endroits précis correspond, mutatis mutandis, à mesurer le taux de délinquance uniquement dans des commissariats et en conclure que 50 % de la France est en zone de non-droit !
Enfin, pour la quatrième question, la réponse est : « 4 600 captages fermés pour pollution aux pesticides ou nitrates sur 14 300 au total. » Présentée ainsi, cette affirmation suggère une catastrophe. La réalité est tout autre : la France mène depuis quarante ans une rationalisation systématique de son réseau d’eau potable. Dans les années 1980, le pays comptait des dizaines de milliers de petits captages (sources communales, puits de village, forages anciens), sous-dimensionnés, mal protégés et coûteux à entretenir. Ils furent abandonnés au profit de ressources plus importantes, mieux sécurisées, connectées à des réseaux intercommunaux. Voilà en quoi consiste le gros des 14 300 fermetures. Et parmi les 4 600 captages fermés pour « qualité », une partie relève de la même logique : quand il faut choisir entre traiter un petit captage rural fragile ou le raccorder au réseau voisin déjà conforme, on ferme le petit captage. La cause administrative avancée est « qualité », la démarche est économique et technique.
Le WWF présente ce chiffre comme une preuve que la pollution détruit l’accès à l’eau potable alors que, de fait, celui-ci traduit la modernisation de l’infrastructure. Et 4 600 captages sur quarante-quatre ans, cela représente environ 105 par an sur un parc initial de plus de 30 000 captages. Le chiffre cesse d’être impressionnant sitôt qu’on le replace dans son contexte.
La partie « opinion » : des questions sans contrepartie
Dans la seconde partie du « sondage », il est demandé aux Français s’ils sont favorables au principe pollueur-payeur (94 %), à l’interdiction des pesticides dans les zones de captage sensibles (94 %), au développement du bio sur les captages (91 %), à l’augmentation des contrôles agricoles (87 %).
Qui pourrait dire non à des mesures ainsi formulées, sans mention de coût, de faisabilité ni d’effet sur la production alimentaire ? Aucune question alternative n’est posée, sur l’investissement dans les stations de traitement, l’accompagnement financier des agriculteurs, l’impact économique des interdictions. Les 98 % de Français jugeant comme une « bonne chose » le renforcement des contrôles de l’eau par les agences spécialisées illustrent parfaitement le procédé employé : la question informe le répondant que les agences ont élargi leur recherche de résidus. Qui s’aviserait de répondre que c’est une « mauvaise chose » de chercher davantage ?
En fin de compte, ce que le WWF présente comme un « sondage » n’est rien de plus qu’un produit de manipulation classique dans la nébuleuse écologiste : en se servant de la notoriété d’un institut de sondage, on construit un questionnaire de façon à obtenir le résultat attendu, on titre sur les attentes des Français et on obtient une couverture de presse qui confère au plaidoyer militant toute l’apparence d’un fait statistique. Avec toujours le même objectif : persuader les responsables politiques que l’opinion publique va dans le même sens que les visées du seul commanditaire du sondage.

