Agriculture bio : réseaux et lobbying

actualités 02 | 09 | 2013

Agriculture bio : réseaux et lobbying

Dans une tribune publiée sur le site du Nouvel Observateur, Corinne Lepagetire à boulets rouges sur l’hebdomadaire Marianne, accusé d’avoir organisé des débats sur les questions alimentaires, auxquels « des lobbyistes camouflés sous un faux-nez de journalistes » auraient été invités. Toujours selon l’avocate, Marianne aurait ainsi été manipulé par les lobbies de l’agrosemence, « très puissants dans le monde politique comme dans le monde médiatique ». Bigre ! On ignorait jusqu’à présent que Monsanto, Danone et Sofiprotéol tiraient les ficelles de l’hebdomadaire de Jean-François Kahn...

« Corinne Lepage voit la main des lobbies partout », constate Jean-Claude Jaillette, l’un des modérateurs des débats. Or, ceci n’est pas tout à fait exact. En effet, dans aucun de ses écrits, la députée européenne ne mentionne le lobby du bio. Pourtant, il existe. Et il est d’une redoutable efficacité ! Sa cible : les enfants, les personnes anxieuses et les élus de la République. Son chiffre d’affaires : 2 milliards d’euros. Son nom : Synabio, le syndicat qui regroupe les principaux acteurs industriels et distributeurs bio.

Concentration des pouvoirs

Créé en 1976, Synabio regroupe aujourd’hui 110 entreprises de produits bio. Toutefois, les quatre plus grosses d’entre elles –Distriborg, Biocoop, Botanic et le Groupe Léa Nature– concentrent à elles seules plus de la moitié du chiffre d’affaires du syndicat (1,2 milliard d’euros), et plus du quart de celui de toute la filière bio, Amap et ventes directes comprises ! Ses missions ? Structurer la filière biologique française et valoriser les atouts du secteur. Mais au-delà, Synabio et ses adhérents sont devenus depuis une dizaine d’années une véritable force de lobbying. La charge en incombe à quelques personnages-clés du syndicat, comme Didier Perréol, PDG d’Ekibio, Charles Kloboukoff, fondateur du Groupe Léa Nature, Hugues Toussaint, secrétaire général de Biocoop pendant vingt ans, et la très médiatique Maria Pelletier, fondatrice de Moulin Marion.

Afin de promouvoir le business de ses adhérents, Synabio manie habilement plusieurs outils, qui vont du lobbying direct à la transmission de messages via une nébuleuse d’associations complices. Pendant le Grenelle de l’environnement, le Groupe Léa Nature a ainsi acheté –à travers sa marque Jardin Bio– plusieurs pages dans la presse quotidienne afin d’y mettre en cause les pesticides. Un an plus tard, au moment du vote de la loi OGM, Jardin bio s’est de nouveau manifestée dans les mêmes supports, où elle a fait connaître son opposition à la culture d’OGM en plein champ ainsi qu’aux « plantes à pesticides ». À chaque fois, le logo de quelques associations –pour certaines financées par les adhérents de Synabio– figure sur ces publicités, apportant ainsi une caution « citoyenne » à une marque commerciale. Le message est simple : nous faisons attention à votre santé, venez donc acheter nos produits !

Afin de promouvoir le business de ses adhérents, Synabio manie plusieurs outils, qui vont du lobbying direct à la transmission de messages via une nébuleuse d’associations complices.

Un réseau d’associations très performantes

Ce discours passe encore mieux lorsqu’il est relayé par des associations de « citoyens ». Ainsi, Biocoop finance les Faucheurs volontaires et l’association Agir pour l’environnement, tandis que le Groupe Léa Nature apporte sa contribution à Inf’OGM et au Réseau semences paysannes. De son côté, la Fondation Nature Vivant, mise en place par Ekibio, a signé un partenariat avec le cinéaste Jean-Paul Jaud pour son film Tous cobayes ?. Tous ont la même mission : mettre systématiquement en cause les produits issus de l’agriculture conventionnelle et louer les bienfaits du « tout bio ».

N’étant jamais mieux servis que par eux-mêmes, les adhérents de Synabio se retrouvent également dans les conseils d’administration de diverses associations. En 2004, le syndicat a ainsi participé à la création d’une association baptisée Objectif Bio 2007, lancée à l’initiative de Philippe Desbrosses, auteur de plusieurs ouvrages en défense du bio. Didier Perréol en assurait le poste de trésorier, et Maria Pelletier, la vice-présidence. Hugues Toussaint, lui, était membre de son premier conseil d’administration. L’objectif de l’association était clair et transparent : « agir par tous moyens légaux pour représenter et promouvoir, en France, en Europe et à l’international, la filière biologique agricole et alimentaire française, afin de permettre le pas- sage dans les meilleures conditions possibles à une agriculture 100 % biologique sur l’ensemble du territoire français ». Comme le souligne Guy Kastler, le porte-parole de Nature et Progrès, qui fait partie d’Objectif Bio 2007, ce petit rassemblement devait représenter un contre-feu face au « tandem APCA/FNSEA et l’État ». Son succès a toutefois été très relatif. Ce qui explique certainement que l’association ait été mise en veille, tout en intégrant par ailleurs L’Alliance pour la planète. Maria Pelletier représentant Objectif Bio 2007, cela lui a accessoirement permis d’exercer également une certaine influence sur l’Alliance.

On retrouve la très dynamique dirigeante du Moulin Marion à la tête de Générations Futures, dont le fonctionnement structurel n’aurait certainement pas vu le jour sans la participation financière de plusieurs adhérents de Synabio, notamment Biocoop, Bjorg, Bonneterre, Botanic et le Groupe Léa Nature. Ainsi, Botanic aurait confirmé avoir octroyé entre 25000 et 30000 euros par an à GF. Auxquels s’ajoute le soutien à quelques opérations spécifiques de l’association, comme la Semaine sans pesticides. Pour son édition 2013, GF a admis avoir reçu 10000 euros de Botanic, 7 000 euros de Léa Nature, 5000 euros de Biocoop et 5000 euros de Distriborg.

Toutes les campagnes de GF et de son patron-fondateur François Veillerette ne visent qu’un seul but : générer de l’anxiété autour des aliments issus de l’agriculture conventionnelle, afin d’inciter les consommateurs à acheter des produits bio. « Soutenir notre travail d’information des citoyens sur les dangers des pesticides et sur l’importance de manger bio, c’est permettre de développer le secteur de la bio en général et donc de créer un climat propice au développement de votre propre société », peut-on lire sur le site de l’association. Sans commentaire !

Ainsi, pendant que GF fournit régulièrement aux médias de prétendues études démontrant la toxicité non évaluée des pesticides, une autre association, Réseau Environnement Santé (RES) –qui garde une apparence de neutralité– apporte son « expertise » indépendante en mettant systématiquement en cause les organismes officiels et leurs évaluations. Partage de rôles particulièrement efficace, grâce à la participation conjointe de François Veillerette et Maria Pelletier dans ces deux structures...

Bio Consom’acteurs : le bras militant

Tandis que GF, le RES ou le cinéaste Jean-Paul Jaud agitent le spectre de la menace sanitaire, d’autres associations apportent le prêt-à-penser des « solutions bio ». C’est le cas de Bio Consom’acteurs, créée en 2004 à l’initiative d’Hugues Toussaint, de Biocoop (le siège de l’association est d’ailleurs domicilié dans les bureaux de la coopérative). Officiellement, Bio Consom’acteurs regroupe depuis 2009 les 10 000 adhérents nécessaires à l’obtention du statut d’association de défense des consommateurs. Probablement jugée trop proche du monde des affaires par les pouvoirs publics, l’association n’a toujours reçu son agrément. Ce qui n’a pas empêché quelques conseils régionaux –notamment ceux des Pays-de-la-Loire et de Provence- Alpes-Côte-d’Azur– de commander un de ses livres et d’en distribuer la bagatelle de 100000 exemplaires aux élèves des établissements scolaires de leurs régions. Le réseau Bio-coop ne pouvait espérer meilleure publicité pour ses enseignes !

Lobbying au Sénat

Les adhérents de Synabio ne ciblent pas seulement les cerveaux des jeunes consommateurs : ils visent aussi ceux des élus. Ainsi, de très nombreuses actions sont menées par les associations « partenaires » de Synabio dans l’enceinte du Parlement. Le 23 mars 2012, c’est Générations Futures qui a organisé au Sénat un colloque intitulé « Pesticides et santé : quelles voies d’amélioration possibles ? ». À peine un mois plus tard, l’association a récidivé -cette fois-ci avec la participation du RES– pour un colloque intitulé « Scandales sanitaires : les ONG interpellent les candidats ». Les mêmes se sont retrouvés, toujours au Sénat, le 26 avril 2013 pour une conférence qu’ils ont organisée sur les perturbateurs endocriniens. Enfin, le 5 juin 2013, Générations Futures, accompagnée cette fois-ci d’Agir pour l’Environnement, a animé la réunion du Comité de soutien des élus à l’abeille et aux apiculteurs.

Le même jour, Synabio a invité la presse au lancement d’un Club Parlementaire, dernier outil dans son arsenal de lobbying, et qu’il a baptisé... Objectif Bio ! En effet, quelques mois auparavant, Didier Perréol déplorait le fait que les hommes politiques soient « des cibles idéales pour les lobbies et les grandes entreprises, qui les manipulent ». Le vice-président de Synabio se félicitait toutefois que « les choses bougent et [qu’il y ait] une certaine prise de conscience ». « Les élus s’intéressent à ces problématiques. Certains ont même une position très claire, comme par exemple le président du conseil général de la Drôme, Didier Guillaume », se réjouissait-il. On comprend que ce dernier se soit vu confier... la présidence de ce nouveau club, fondé précisément par Synabio !

« Il y a le problème des colloques organisés de A à Z par des lobbies dans l’enceinte de la représentation nationale avec le concours de députés. Le souci est triple : les lobbies donnent souvent à croire que c’est l’Assemblée nationale elle-même qui organise le colloque, la salle mise à disposition est quasiment gratuite alors que l’entrée peut être payante et il y a un risque évident de conflit d’intérêts pour les députés », note François de Rugy, député EELV de Loire-Atlantique. En effet !

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