“Graines en stock” ou les fantastiques aventures du reporter Hervé Kempf

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Inauguré le 26 février 2008, le Global Seed Vault (ou « caveau du Spitzberg ») est devenu l’objet de tous les fantasmes.
Le journaliste Hervé Kempf livre les siens dans Le Monde du 6 juin 2008.

Visiblement très inspiré par les aventures de Tintin, le reporter Hervé Kempf s’est lancé dans une entreprise audacieuse – dont l’objectif n’est certes pas la Lune. Il s’agit de faire toute la lumière sur le Global Seed Vault, la très controversée banque de préservation des semences. Le journaliste s’est donc demandé ce que cachait un tel projet et surtout s’il ne profitait pas à ces « riches qui détruisent la planète », c’est-à-dire la communauté des Omar Ben Salaad, Rastapopoulos et autres Bohlwinkel. Depuis ses lectures de jeunesse – parmi lesquelles Ivan Illich et Hergé –, Hervé Kempf a en effet déclaré la guerre à cette « couche dominante qui n’a plus aujourd’hui d’autre ressort que l’avidité, d’autre idéal que le conservatisme, d’autre rêve que la technologie ».

Afin d’y voir un peu plus clair dans cette affaire qui lui paraît extrêmement louche, le reporter du Monde s’est envolé pour la mystérieuse ville de Longyearbyen, à quelques centaines de kilomètres du pôle Nord. Il y a découvert le fameux Temple de la semence, également baptisé « coffre-fort de l’Apocalypse». C’est là que 4,5 millions d’échantillons de différentes variétés de plantes doivent être conservés, en attendant l’heure fatale… déjà calculée par Hyppolyte Calys dans L’étoile mystérieuse.

Kempf au pays des Soviets

Pour bien saisir l’importance du dossier, Hervé Kempf n’a pas hésité à fouiller dans les archives de l’Histoire. « L’idée de conserver les semences des espèces cultivées est assez récente. Le pionnier en est le Russe Nicolas Vavilov, né en 1887, qui collectionna plus de 60.000 échantillons de blé, d’orge, de pois et de lentilles », affirme-t-il dans son article Graines en stock, publié dans Le Monde du 6 juin 2008. C’est occulter l’oeuvre d’Henry de Vilmorin, qui avait constitué dès 1875 l’une des plus prestigieuses collections de semences ! Celle-ci a été enrichie par la suite par Philippe de Vilmorin, qui a publié en 1906 un catalogue de semences et plants connu sous le nom de Hortus Vilmorinianus. Quant au généticien russe, il a fini ses jours en 1943 dans une prison sibérienne, victime d’un procès stalinien. Un an auparavant, lors du terrible siège de Leningrad, ses collaborateurs Alexander Stchoukine et Dimitri Ivanov avaient préféré se laisser mourir de faim plutôt que de toucher aux tonnes de semences dont ils avaient la garde. C’est dire à quel point leur trésor était précieux…

L’affaire des graines soviétiques souligne la gravité du dossier. Soixante ans après, la survie des graines serait d’ailleurs de nouveau en péril, estime Hervé Kempf. Mais cette fois-ci, la menace viendrait des « grandes firmes semencières comme Monsanto, Pioneer ou Limagrain », qui ont concentré la production mondiale sur « un petit nombre de variétés ». Ainsi, il ne resterait en tout et pour tout que « 200 plantes cultivées à des fins alimentaires ». « Cela signifie que si des maladies se développaient sur ces cultures, elles prendraient une dimension planétaire aux conséquences énormes », avertit le journaliste d’une plume terrifiante. « Tout le monde va périr ! Et les survivants mourront de faim et de froid ! Et ils auront la peste, la rougeole et le choléra », prédisait déjà Philippulus le prophète dans L’étoile mystérieuse.

Le monde serait donc suspendu à la survie de 200 plantes. C’est oublier que le nombre de variétés est, lui, beaucoup plus élevé. Plus de 260 variétés de blé sont inscrites en France, et plus de 1.500 en Europe. Plus de 4.000 variétés de maïs, 2.690 variétés de tomates ou encore 1.500 variétés de poivrons sont commercialisables dans l’ancien continent. Or, ce n’est pas le nombre des espèces qui permet de combattre les maladies ou les parasites, mais la diversité des variétés à l’intérieur d’une même espèce. Comme le dirait le capitaine Haddock : « Graine de vaurien ! Faut pas confondre variété avec plante, et plante avec variété ! »

Ce qu’il ne faut pas faire…

Hervé Kempf en est d’ailleurs bien conscient, puisqu’il poursuit : « Il est vital
de préserver de nombreuses variétés de ces plantes cultivées »
. Comme le journaliste le souligne avec raison, « [les variétés] qui ne sont pas cultivées possèdent sans doute des caractères adaptés à ces menaces nouvelles ». Or, n’est-ce pas précisément la mission confiée au Global
Seed Vault ? Pas du tout, rétorque l’ami des graines menacées, qui prend à témoin Jean-François Berthellot, un paysan-boulanger de profession et grand collectionneur devant l’Eternel. « Ce que nous prépare le Spitzberg, c’est un sac à gènes pour faire des plantes artificielles. Mais l’agriculture est vivante ! », s’exclame M. Berthellot. Ce dernier a d’ailleurs lui même composé « un jardin avec des dizaines de petites parcelles où poussent des herbes – en fait, des blés – de différentes tailles ». Précisément ce qu’il ne faut pas faire pour préserver une variété ! En effet, dès lors qu’une plante est cultivée – c’est-à-dire placée dans un environnement dynamique –, elle court le risque de laisser s’exprimer une modification variétale, et donc de voir sa variété d’origine disparaître. D’où l’impérieuse nécessité de conserver les graines dans des banques, et non in situ. Ce que font depuis plusieurs décennies de grands collectionneurs privés (comme Desprez ou Vilmorin), dont les échantillons de semences conservées se chiffrent à plusieurs dizaines de milliers ! Rien à voir avec les quelques centaines de M. Berthellot. Mais il est vrai que le paysan-boulanger est surtout animé par « la conviction que l’agriculture doit retrouver les principes de l’échange des semences entre paysans », comme le rappelle le journaliste du Monde.

Touché par un tel altruisme, Hervé Kempf retrace le parcours de cette sorte de professeur Tournesol des semences : « Depuis une dizaine d’années, Jean- François Berthellot a entrepris de retrouver les différents blés dans les conservatoires existant en Europe. Il en reproduit chaque année en champ près de 250, sans doute la plus grande collection vivante actuelle. » Ses précieuses semences sont conservées dans des caisses entreposées dans un
hangar, au fin fond du Périgord. Sûrement l’endroit le plus
sécurisé pour ce Trésor de Rackham leVert, constitué de variétés Dickopf, Vilmorin de 1927 et autres Bladette de Puylaurens ! Certes, M. Berthellot n’a pas été chercher ses semences au Congo, au Tibet ou en Amérique : certaines proviennent tout simplement du Réseau de conservation de ressources génétiques de céréales à paille, mis en place sous l’égide du Bureau des ressources génétiques. Ce réseau entretient une collection de 5.500 variétés de blés, dont 1.777 constituent la collection nationale du patrimoine français. Comme l’a bien compris M. Berthellot, cette collection est mise à la disposition de tous ceux qui le souhaitent. En France, il existe 27 réseaux de conservation de ressources génétiques végétales, alimentés et entretenus par l’Institut national de la recherche agronomique. Certains sont aussi approvisionnés par des associations de passionnés, et la plupart le sont également par les entreprises semencières – les mêmes firmes qui, selon la théorie d’Hervé Kempf, veulent « restreindre la biodiversité cultivée » !

Une fausse menace

Pourtant, comme le souligne la journaliste scientifique Alice Bomboy dans le numéro de mai 2008 de la revue Ça m’intéresse, la menace est ailleurs. En effet, s’il existe de par le monde plus de 1.400 centres qui veillent sur 6 millions d’échantillons (soit 1,5 million de variétés végétales), ces centres ne sont pas à l’abri de catastrophes. Ce qui explique que du côté du Centre de ressources génétiques des céréales de Clermont-Ferrand, on approuve plutôt le projet. « La banque de graines de Svalbard sera amenée à jouer un rôle complémentaire comme banque de secours pour certaines espèces », estime à juste titre son responsable, François Balfourier. D’ailleurs, si le Global Seed Vault avait vu le jour dix ans plutôt, les milliers de variétés de blés anciens, de pois chiches et de fruits, conservés à la banque génétique irakienne d’Abu Ghraïb et détruits suite à l’intervention américaine de 2003, n’auraient pas disparu du patrimoine mondial…Tonnerre de Brest !

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