Soja : un danger pour la santé publique ?

Les produits issus du soja n’ont-ils aucun effet indésirable ? Rien n’est moins sûr !

Les produits issus du soja n’ont-ils aucun effet indésirable ? Rien n’est moins sûr ! En effet, les phytoestrogènes du soja se comportent comme des perturbateurs endocriniens. Le point avec le Dr Catherine Thillier-Gasc.

Aujourd’hui, de plus en plus de voix expriment une inquiétude concernant l’alimentation à base de produits issus du soja. Quelle est votre position ?

Dr Catherine Thillier-Gasc : La génistéine et la daidzéine, deux isoflavones du soja, sont des œstrogènes non stéroïdiens qui partagent de remarquables similitudes, dans leur structure et certaines propriétés chimiques, avec l’œstradiol, la plus importante hormone sexuelle femelle. Ces dérivés des plantes sont dénommés phytoestrogènes. Chez un même individu, leurs effets peuvent être pro-œstrogéniques ou anti-œstrogéniques (c’est-à-dire qu’ils peuvent bloquer ou favoriser la sécrétion d’œstrogènes) en fonction des différents tissus ou organes concernés, des doses et de l’âge. La complexité de l’ensemble de ces mécanismes rend encore plus difficile la prévision de leurs effets, qui dépendent de surcroît de la présence ou de l’absence d’une microflore spécifique dans l’intestin, de l’âge, de la santé ainsi que de l’exposition aux doses.

Toutefois, les organismes en charge de la santé publique s’intéressent de plus en plus aux effets des produits issus du soja en raison de l’augmentation rapide de leur consommation mondiale. En effet, les doses en nanogrammes, en équivalent d’activité œstrogénique, que nous pouvons rencontrer dans les aliments à base de soja (28 773 ng pour 15 ml d’huile de soja, contre 20 000 ng pour un comprimé d’un contraceptif oral), sont sans commune mesure avec celles que l’on retrouve dans d’autres aliments : 2 381 ng pour 100 g de chou, 35,9ng pour 1⁄4 de litre de lait, et à peine 3,3 ng pour 150 g de viande de bovins américains ou canadiens ayant reçu des œstrogènes comme stimulant de croissance !

En outre, il a été clairement établi que le placenta ne constitue pas une barrière pour protéger le fœtus de l’exposition aux effets œstrogéniques de ces deux isoflavones du soja. C’est pourquoi l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé recommande aux femmes enceintes d’éviter la consommation de produits dérivés du soja.

L’équipe de Degen 1  a d’ailleurs constaté chez la femelle du rat, au 18ème jour de la gestation, un transfert placentaire très rapide de l’aglycone daidzéine (sa forme sans sucres bioactive), après son administration intraveineuse de 10 mg/kg de poids corporel. Dix minutes après l’injection, la majorité de l’aglycone était rapidement distribuée dans l’organisme comme suit : 31 μg/g dans le foie et 5 μg/g dans l’utérus. Parallèlement, le placenta contenait déjà 3 μg/g et le foie fœtal, environ 1 μg/g.

De même, chez la femme, la génistéine et la daidzéine sont détectées dans le liquide amniotique pendant le deuxième trimestre de la grossesse à des niveaux similaires à ceux observés dans le sérum des femmes enceintes. Plus inquiétant, Foster et al.2 notent que les niveaux de phytoestrogènes dans le liquide amniotique sont 10 à 20 fois plus élevés que le niveau moyen d’œstradiol à ce moment de la grossesse. Enfin, Todaka et al.3 révèlent, à partir de 51 césariennes, que les niveaux de génistéine et de daidzéine sont nettement plus élevés dans le cordon que dans le sérum maternel (pour la génistéine, la moyenne est de 19,4 ng/ml, contre 7,2 ng/ml ). L’équipe démontre ainsi que les phytoestrogènes du soja, qui sont transférés très facilement de la mère au fœtus, ont tendance à s’accumuler davantage du côté fœtal que du côté maternel.

Les raisons expliquant cette exposition du fœtus sont connues : premièrement, la protéine sérique de liaison des hormones stéroïdes humaines de la femme enceinte, qui lie avec une grande affinité l’estradiol pour protéger le fœtus contre les effets nuisibles sur le cerveau et l’appareil reproducteur en cours de développement, a une affinité négligeable pour les phytoestrogènes ; deuxièmement, l’alpha-fœtoprotéine, l’homologue fœtal de l’albumine sérique maternelle, ne lie pas les phytoestrogènes et ne peut pas protéger le fœtus de leurs effets nocifs ; troisièmement, les enzymes placentaires de détoxification ne métabolisent qu’une très petite fraction des phytoestrogènes, en particulier la génistéine.

Quels sont alors les effets nuisibles d’une exposition aux phytoestrogènes du soja pour le développement du cerveau et de l’appareil reproducteur ?

Chez l’animal, l’exposition périnatale à la génistéine entraîne des modifications durables dans la masculinisation du système reproducteur. Wisniewski a prouvé que les mâles exposés à la génistéine pendant la phase périnatale ont une plus petite distance ano-génitale, des testicules de petite taille et un retard dans la séparation du prépuce. De plus, l’exposition à des doses de génistéine rencontrées dans l’alimentation humaine perturbe gravement le comportement sexuel des rats mâles : attirance moindre pour l’autre sexe, qui se caractérise par une déficience pour monter, introduire et éjaculer lors des essais d’accouplement. L’auteur note aussi que les mâles ont des taux de testostérone significativement inférieurs à l’âge adulte. Enfin, des chercheurs ont démontré récemment que l’apprentissage spatial est gravement altéré 4. Ce travail rappelle les troubles des enfants qui ont été exposés à des perturbateurs endocriniens comme les dioxines pendant la gestation et l’allaitement de leur mère. Ce sont souvent des enfants dénommés « hyperactifs », présentant un manque d’attention soutenue, une incapacité à se concentrer, une instabilité émotionnelle, une impulsivité et une difficulté à obéir.

Il est fréquent de rencontrer une longue liste de troubles gynécologiques chez des femmes ayant une forte consommation de compléments alimentaires à base de soja.

Chez l’animal, pendant la période périnatale, les effets des iso-flavones du soja entraînant des modifications durables dans la masculinisation du système reproducteur reflètent l’incidence fortement croissante et inquiétante, depuis trois décennies, de l’absence d’un ou des deux testicules (la cryptorchidie), d’une malformation du pénis (l’hypospadias), de la faible numération des spermatozoïdes et du cancer des cellules germinales des testicules chez l’homme en Occident. Il est prouvé que ces troubles sont l’expression d’un syndrome de dysgénésie testiculaire, qui survient pendant la vie fœtale, en rapport avec l’action de molécules œstrogéniques d’origine naturelle (les plantes, essentiellement les isoflavones du soja), ou chimique (bisphénol A, dioxines, phtalates, retardateurs de flamme bromé…).

Ainsi, pour expliquer en partie la rapidité de l’augmentation des troubles de la reproduction et du comportement, ainsi que la croissance vertigineuse des cancers hormonaux, il y a un faisceau d’arguments scientifiques étayant l’hypothèse selon laquelle l’action des isoflavones du soja, perturbateurs endocriniens, associés ou non aux xénoestrogènes, se déroule en silence. Tout cela rappelle la triste histoire du distilbène, un œstrogène de synthèse prescrit en Occident à des millions de femmes entre 1940 et 1970. Initialement utilisé pour réduire le risque de fausse couche, la croyance en ses bienfaits pour la santé était si répandue qu’il a finalement été recommandé comme traitement prophylactique de routine pour toutes les femmes enceintes. Il était même incorporé en cosmétologie dans des lotions et shampooings, et il était utilisé comme activateur de croissance pour la volaille ! Les effets indésirables n’ont pu être détectés que des décennies après une utilisation qui s’était banalisée. Il est maintenant bien établi que l’exposition in utero au distilbène entraîne des malformations de l’utérus, du col et du vagin, une faible numération des spermatozoïdes, des testicules non descendus, une infertilité, des accouchements prématurés et surtout des cancers de l’appareil génital.

Les « filles Distilbène » ont deux fois plus de risques d’avoir un cancer du sein. Et elles ne sont pas les dernières victimes, car la troisième génération est également atteinte, par un mécanisme épigénétique. Trois générations qui paient ! Le principe de prudence est donc urgent à appliquer pour certains produits issus du soja et pour les xénoestrogènes, car les effets de la perturbation endocrinienne chez le fœtus et le nourrisson en développement sont susceptibles d’être subtils. Rappelons que l’exposition quotidienne des nourrissons aux isoflavones de soja via les formules pour nourrissons, de plus en plus consommées, est 6 à 11 fois plus élevée (sur une base de poids corporel) que la dose qui entraîne des effets hormonaux néfastes chez les adultes consommant des aliments à base de soja. Et lorsque les nourrissons sont nourris avec des formules à base de soja, les concentrations sanguines d’isoflavones sont de 13 000 à 22000 fois plus élevées que les concentrations d’œstradiol plasmatique des nourrissons élevés au lait maternel et au lait de vache !

Les phytoestrogènes alimentaires du soja, qui sont «œstrogène-like», peuvent-ils avoir des effets néfastes chez les adultes ?

Human Reproduction, le Dr Jorge Chavarro a trouvé que les hommes situés dans la catégorie la plus élevée pour l’apport alimentaire de soja avaient 41 millions de spermatozoïdes/ml de moins que les hommes qui ne consommaient pas d’aliments à base de soja. Bien entendu, le lobby du soja a vivement critiqué ces résultats, pourtant incontestables et confirmés en 2011 par l’équipe de Siepmann 5, qui a décrit pour la première fois le lien entre troubles de l’érection et consommation de soja. Ses conclusions correspondent d’ailleurs aux observations de terrain. Ainsi, chez des hommes qui consultent pour une perte soudaine de libido avec troubles de l’érection, alors qu’ils sont en bonne santé sans anomalies organiques, il est de plus en plus fréquent de découvrir qu’ils ingèrent de grandes quantités de produits à base de soja, notamment dans le cadre d’un régime végétalien. Ces patients ont des concentrations sanguines de testostérone libre et totale qui sont nettement diminuées. L’hormone de la virilité et la fonction sexuelle se normalisent seulement plusieurs mois après l’arrêt de l’alimentation végétalienne.

Le problème se pose également de plus en plus dans le monde du sport. En effet, de nombreux sportifs utilisent des suppléments nutritionnels à base de végétaux, d’isolats de soja et d’isoflavones. Or, on observe chez eux des altérations hormonales importantes, avec pour un tiers, un taux accru de progestérone, et pour deux tiers, des niveaux d’œstrogènes anormalement augmentés. Un quart présente une augmentation du taux d’œstrogènes à un niveau dramatique, tandis qu’une minorité de ces sportifs masculins se distingue par des niveaux augmentés à la fois en œstrogènes et en testostérone (expliquant la fréquence anormale des cancers du testicule). On comprend qu’à moyen et long termes, on découvrira de graves problèmes de santé chez ces sportifs, accros à certains compléments alimentaires dits naturels car issus de plantes. Ces observations ont déjà fait l’objet d’une publication de l’équipe du Pr Paolo Borrione en 2012 dans le Journal of the International Society of Sports Nutrition.

En ce qui concerne les femmes, les phytoestrogènes du soja ont également des effets néfastes. Prenons, par exemple, le syndrome de l’excitation sexuelle persistante (c’est-à-dire des cas de personnes ayant une dysménorrhée et des ménométrorragies avec une tension dans la région pelvienne, nécessitant de diminuer la pression par l’auto-stimulation à l’orgasme de nombreuses fois par jour). J’ai constaté que très souvent, il suffisait de prescrire l’arrêt de la consommation de fortes doses de produits issus du soja pour que les difficultés menstruelles et les plaintes sexuelles disparaissent au bout de quelques mois ! Ce qui est d’ailleurs conforme aux travaux du Dr Alison Amsterdam, publiés en 2005 dans le Journal of Sexual Medicine.

Certes, ces cas restent rares. En revanche, il est plus fréquent de rencontrer une longue liste de troubles gynécologiques chez des femmes ayant une forte consommation de compléments alimentaires à base de soja. Ces troubles sont caractérisés par une dysménorrhée sévère, des saignements utérins anormaux, une endométriose, des fibromes utérins et une infertilité, qui ne répondent pas aux traitements médicamenteux habituels mais sont améliorés après le retrait du soja de leur alimentation.

Pourtant, on peut lire ici ou là que les produits issus du soja seraient utiles dans la prévention du cancer du sein…

La réponse est complexe. D’une façon générale, la relation entre la production d’œstrogènes et la croissance du cancer du sein est connue depuis 1896, date à laquelle George Beatson a rapporté que l’ablation des ovaires de femmes atteintes d’un cancer du sein avancé, avant la ménopause, a produit une diminution spectaculaire de la taille de la tumeur. Ensuite, on a découvert rapidement la relation entre la production d’œstrogènes et le cancer du sein, après avoir observé qu’une exposition accrue à l’hormone sexuelle féminine œstradiol chez les femmes pendant la durée de vie (puberté précoce, ménopause tardive, nulliparité) est associée à un risque accru de développer un cancer du sein. D’autres preuves indirectes proviennent de l’observation de la chute de l’incidence du cancer du sein suite à la diminution de l’utilisation des traitements hormonaux substitutifs prescrits à la ménopause (THS).

Là où cela se complique, c’est qu’on a aussi découvert que l’effet nuisible des isoflavones du soja ne suit pas la courbe dose-réponse monotone classique, selon laquelle l’effet indésirable est plus probable lorsque les doses sont plus élevées.

In vivo, chez les rongeurs, de faibles doses de génistéine, qui sont similaires à celles contenues dans les aliments issus du soja en Occident, révèlent que ce perturbateur endocrinien présente les mêmes effets nuisibles que les œstrogènes (effet morphogène et promoteur de croissance sur les tissus mammaires). En revanche, à fortes doses (similaires à celles contenues dans les aliments en Asie), les phytoestrogènes du soja conduisent à une régression des tumeurs mammaires induites chimiquement.

In vitro, les études rapportent également des effets non progressifs de la génistéine sur la prolifération de cellules mammaires dotées des récepteurs aux œstrogènes, à savoir une stimulation de la prolifération pour de faibles doses, et une inhibition de la prolifération pour de fortes doses. Comme l’effet antagoniste est observable sur des cellules mammaires auxquelles on a supprimé l’expression des récepteurs œstrogènes, le mécanisme d’inhibition de la prolifération par la génistéine à fortes doses est donc indépendant du récepteur de l’hormone sexuelle. Ainsi, en plus de la capacité des isoflavones du soja de se lier aux récepteurs des œstrogènes, des centaines de publications scientifiques attestent leur large gamme de propriétés non hormonales, qui peuvent expliquer, dans certaines circonstances, le mécanisme de réduction du risque de cancer du sein 6

Tout cela est vrai. Cependant, ces mécanismes ne sont observés que pour des doses significativement supérieures à celles qu’on peut raisonnablement obtenir avec une alimentation à base de produits issus du soja. Or, entre ces fortes doses supra-physiologiques utiles et les faibles doses nuisibles, il y a une zone de chevauchement qui dépend de chaque individu, et qui expliquerait chez certains le mécanisme de réduction du risque de cancer du sein dû à la génistéine. Dans cette zone, l’isoflavone du soja agirait surtout sur des enzymes qui diminuent la synthèse et la disponibilité des hormones stéroïdiennes (l’aromatase, dont la fonction est d’aromatiser les androgènes et ainsi de produire des œstrogènes, et la 17 beta hydroxystéroïde déshydrogénase, qui permet l’interconversion entre l’estrone et le puissant œstradiol).

Si les produits issus du soja sont nuisibles ou utiles en fonction de la dose, est-il possible de consommer chaque jour une concentration connue d’isoflavones pour prévenir les effets nuisibles ?

Encore faudrait-il connaître les quantités d’isoflavones qu’on ingère ! Or, il existe une très grande variabilité des niveaux d’isoflavones dans les produits disponibles sur le marché.

Une partie de cette variation résulte des différences locales et/ou saisonnières de la production, la teneur totale en isoflavones des graines de soja variant de 18 à 562 mg/100 g. Une autre partie résulte des procédés de fabrication. Dans les graines de soja, qui ne sont pas comestibles, les isoflavones génistéine et daidzéine sont naturellement conjuguées à des glycosides (glucose ou groupements glucidiques), molécules biologiquement inactives dénommées glycosides d’isoflavones. En Chine et au Japon, les méthodes ancestrales de fermentation (pour la fabrication du tempeh, du miso et de la sauce de soja), qui visent à rendre digestes les graines de soja, génèrent des aglycones (c’est-à-dire des isoflavones sans sucres branchés sur la protéine), auxquels on a attribué les actions démontrables du soja. Paradoxalement, la plupart des produits du soja vendus sur le marché occidental ont seulement des traces d’aglycones car ils ne sont pas fermentés naturellement comme en Asie.

La culture du soja s’est développée aux USA dans la première moitié du XXème siècle. Elle a rapidement supplanté celle du coton, et l’huile de soja est devenue la deuxième huile alimentaire consommée dans le monde après l’huile de palme. Aujourd’hui, à partir de 250 millions de tonnes de soja, on produit environ 50 millions de tonnes d’huile. L’industrie agroalimentaire a donc songé à exploiter ces déchets riches en protéines pour l’alimentation humaine.

Les déchets sont d’abord transformés en farine de soja délipidée, qui entre partiellement dans la fabrication des pains et gâteaux. Cette farine possède beaucoup d’impuretés, qui donnent un goût assez fort et rebutant. C’est pourquoi elle est transformée en concentrés de soja par des techniques physico-chimiques agressives, qui détruisent les vitamines et surtout les isoflavones. Ensuite, par extrusion, on fabrique des protéines végétales texturées auxquelles on rajoute des saveurs proches de celles de la viande, pour fabriquer des raviolis, des hamburgers et des viandes en conserve. Enfin, pour essayer de conserver une partie des glycosides d’isoflavones, on fabrique, à partir de la farine de fèves de soja délipidée, des isolats de protéines par alcalinisation (pour éliminer la cellulose), puis extraction acide, puis neutralisation ; tout ceci en cuves d’aluminium. L’opération est suivie d’un séchage à haute température et d’une extrusion qui donne un dérivé ayant une texture particulière (protéines texturées végétales ou PTV). À partir de l’isolat, on fabrique des pseudo « laits de soja délipidés », du « tofu délipidé » et des protéines de soja « fermentées délipidées ». Ainsi, en Occident, les chercheurs trouvent des concentrations de glycosides d’isoflavones du soja qui varient d’un facteur de 1 à 100 au sein d’un même lot de produits de marque identique, et seulement des traces d’aglycones. Aidés par de remarquables campagnes publicitaires, ces produits du soja ont pourtant gagné la réputation d’aliments exceptionnels, qui nous garderaient « éternellement jeunes ».

Et ce n’est pas tout. Il existe également de très grandes différences dans la capacité de certains groupes d’individus de transformer les glycosides d’iso-flavones en aglycones d’isoflavones et surtout de métaboliser la daidzéine en équol, un phytoestrogène qui possède une forte activité grâce à son affinité pour le récepteur œstrogène.

Ces transformations – dernières d’un long processus 7 – ont lieu dans le côlon grâce à des bactéries spécifiques présentes dans l’intestin. Or, de nombreux travaux révèlent que seulement 20 % de la population occidentale adulte possèdent ces bactéries particulières, contre environ 75 % des adultes vivant dans les pays asiatiques. Plusieurs études récentes suggèrent que ceux qui sont producteurs d’équol réagissent plus favorablement aux régimes alimentaires asiatiques. Ce qui suggère que ce métabolite de la daidzéine a une plus grande activité biologique que son composé parental ou que la génistéine.

Bref, la réponse à votre question est négative : en raison de la nature même des produits issus du soja, conjuguée à la spécificité de notre flore intestinale, les consommateurs occidentaux sont dans l’impossibilité de consommer journellement une concentration d’isoflavones de soja qui leur permettrait de bénéficier de leurs effets bénéfiques.

Notes

  1. Transplacental transfer of the phytoestrogen daidzein in DA/Han rats, G. Degen et al., Ar- chives of Toxicology, 2002.
  2. Detection of phytoestrogens in samples of second trimester human amniotic fluid, Foster W.G. et al., Toxicol. Lett., 2002.
  3. Fetal exposure to phytoestrogens – the difference in phytoestrogen status between mother and fetus, Todaka et al., Environ. Research, 2005.
  4. Expérience conduite par Ball et al. en 2010 dans le labyrinthe d’eau de Morriis
  5. Hypogonadism and erectile dysfunction associated with soy product consumption, Siepmann et al., Nutrition, 2011.
  6. On a d’abord découvert que la génistéine issue du soja pouvait bloquer la prolifération en phase du cycle cellulaire G2/M, induire une apoptose (une mort cellulaire programmée des cellules anormales), avoir une action contre les radicaux libres, et bloquer la topoisomérase II (enzyme qui contrôle la bonne structure topologique de l’ADN).
  7. Une partie des glycosides d’isoflavones du soja ingérés sont d’abord hydrolysés dans les entérocytes par une enzyme glucosidase qui enlève les sucres, puis conjugués à l’acide glucuronique par l’enzyme UDP-glucuronyltransférase, qui transforme le stéroïde lipophile en une isoflavone glucuroconjuguée soluble dans l’eau qui va être expulsée : soit dans la circulation sanguine où elle va être captée par le foie pour être renvoyée, par la bile, dans la lumière digestive ; soit directement dans la lumière digestive. Ces isoflavones glucuroconjuguées arrivent alors dans le côlon où des bac téries spécifiques vont les déglucuroconjuguer pour les transformer en aglycones d’isoflavones ou métaboliser la daidzéine en équol. Une autre partie des glycosides d’isoflavones ingérées vont aboutir directement au côlon pour subir les mêmes transformations. Les aglycones vont diffuser passivement dans le sang. Pour l’équol, Setchell a prouvé que ce métabolite, produit exclusif de la synthèse bactérienne intestinale humaine à partir de la daidzéine de soja, retourne aussi dans la circulation sanguine