Faire face à l’agribashing : un enjeu capital pour le monde agricole

Consultant spécialisé dans les mouvements protestataires Eddy Fouggier a rédigé un vaste rapport intitulé Le monde agricole face au défi de l’agribashing.

Le terme «agribashing» est de plus en plus utilisé dans le monde agricole. De quoi s’agit-il exactement ?

Ce terme exprime le sentiment selon lequel les agriculteurs feraient l’objet d’un important dénigrement dans l’espace public, notamment dans les grands médias. En réalité, le mode de production conventionnel suscite depuis longtemps déjà des critiques de la part de multiples organisations de la société civile. Mais jusqu’à une période récente, cette critique était diffusée principalement par des associations souvent issues de la mouvance altermondialiste, ainsi que par des journalistes ou des auteurs militants. Toutefois, seules des populations déjà acquises à leur cause étaient réceptives à leur discours, qui circulait surtout dans un cadre restreint.

Or, depuis quelques années, ces critiques sont apparues dans des médias grand public, notamment audiovisuels. Nous sommes ainsi passés progressivement d’une critique dominée par la lutte contre les OGM, symbole de la mondialisation, des multinationales, à un discours anti-pesticides et anti-élevage intensif (voire anti-élevage en tant que tel). En témoigne l’émission Cash Investigation, diffusée en février 2016 sur France2 à une heure de grande écoute, consacrée aux pesticides et au cours de laquelle, les téléspectateurs ont entendu un terme négatif ou anxiogène toutes les 16 secondes, durant plus de 2 heures.

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Cette évolution est le fruit du travail constant de petites associations « spécialisées » comme Générations futures et L214 qui tiennent désormais le haut du pavé de cette contestation, alors que d’autres comme le collectif des Faucheurs volontaires sont devenus peu audibles.

Selon la base de données d’articles de presse Europresse, entre 2005 et 2008, l’expression « Faucheurs volontaires » apparaissait chaque année dans plus de 600 articles ; depuis 2010, ce chiffre a fortement baissé : 84 articles en 2015, 124 en 2016, 174 en 2017 et seulement 48 au premier semestre 2018.

De même dans le domaine de l’élevage, les mouvements protestataires du genre L214 ont clairement marqué des points entraînant une hausse du végétarisme, et un boom des produits végétaux à base de soja. Or, cela change tout, car à travers la critique de l’usage des produits phytosanitaires et de l’élevage, c’est bien le cœur du système agricole qui est visé. Ceci explique l’état de panique qui s’est emparé des campagnes françaises face notamment à la menace d’interdiction de certains pesticides. Le cas du glyphosate, l’herbicide le plus utilisé, est d’ailleurs emblématique : il incarne désormais tout ce que les OGM symbolisaient dans les années 2000.

Pourtant la lutte contre les pesticides n’est pas récente. Déjà en 1962 avec l’ouvrage de Rachel Carson Le Printemps Silencieux, le sujet était très présent. Qu’y a-t-il de nouveau ?

En France, la lutte contre les pesticides a largement évolué depuis une quinzaine d’années en raison de l’influence grandissante de l’association Générations futures (GF). Au départ, la critique des pesticides portait essentiellement sur l’environnement, avec comme marqueur la survie des abeilles. Mais depuis quelques années, la stratégie de GF a radicalement été modifiée afin de lier la question des pesticides à celle de la santé des consommateurs, notamment à travers la présence de résidus de pesticides dans les produits alimentaires les plus courants. Elle a réussi à imposer dans l’opinion publique l’idée selon laquelle consommer des produits contenant des résidus pouvait provoquer des cancers. Cela a amené les médias à s’intéresser de plus en plus à cette thématique, et, parallèlement, à parler davantage de l’agriculture biologique, présentée comme un modèle agricole « sans pesticide ».

 

Comment expliquez-vous la percée médiatique du véganisme, désormais un vrai sujet sociétal ?

L’émergence du phénomène végan a été possible en particulier suite aux vidéos diffusées par l’association L214. Jusqu’en 2011, le terme « végan » était très peu utilisé dans la presse, au maximum dans 15 articles chaque année.

Or, en 2017, ce terme a été employé au moins une fois dans près de 1650 articles. Un certain nombre d’associations de protection des animaux ont ainsi réussi ces dernières années à exploiter la sensibilité croissante des Français au bien-être animal et leur défiance vis-à-vis des excès de l’élevage industriel pour tenter de délégitimer la notion même d’élevage et de consommation de viandes au nom d’une vision «abolitionniste ».

La présence de 2012 à 2015 du militant de la cause végane Aymeric Caron parmi les chroniqueurs de la très populaire émission On n’est pas couché , sur la chaine France 2, a donné à la cause végan une très forte visibilité. Tout comme la prise de parole par des stars du cinéma (notamment Sophie Marceau dernièrement) ou différentes personnalités connues du grand public (Franz-Olivier Giesbert, Matthieu Ricard…), dont les propos sont fortement relayés dans ce nouveau marché de l’information (Facebook, Tweeter, Instagram etc.), qui tend à donner une prime aux minorités les plus actives et aux individus les plus déterminés.

C’est donc cette conjonction de facteurs qui explique pourquoi les agriculteurs ont le sentiment que leur travail est constamment dénigré dans l’espace public. En définitive, le monde agricole fait face à des adversaires plus nombreux et plus agressifs qui s’attaquent au cœur du système agricole, alors même que leurs alliés sont moins nombreux et d’autant moins puissants, qu’ils ne disposent plus vraiment de leur traditionnel « pare-feu » politique qui était incarné jusqu’alors par la droite classique, qui s’est durablement éloignée du pouvoir depuis 2012.

Quelle riposte peut-on envisager pour répondre au dé de l’«agribashing» ?

A sa décharge, on voit clairement que le monde agricole tente de riposter tant bien que mal et qu’il multiplie les initiatives, notamment pour se rapprocher des citoyens-consommateurs. Mais force est de constater que ces efforts n’ont pas permis jusqu’à présent de réduire le flux des critiques dans l’espace public. On peut même se demander comme le faisait Nicolas Sarkozy à propos de la lutte contre le chômage si, en définitive, on n’a pas tout essayé, sauf ce qui marche…

Prenons un cas concret : le 20 février 2018 – c’est-à-dire quelques jours avant l’ouverture du Salon de l’agriculture –, GF publie son rapport sur la présence de résidus de pesticides dans les fruits et les légumes. Les principaux médias, notamment les chaînes de télévision d’information en continu comme BFM TV, relayent les propos de GF, qui éveille l’intérêt des citoyens- consommateurs pour le sujet des pesticides, comme en témoigne le pic dans les recherches de ce terme sur Google à ce moment-là. Incontestablement, l’impact médiatique de la parution de ce rapport est une pleine réussite pour l’association.

Or, qu’en est-il des réactions du monde agricole ? Qu’a retenu le citoyen-consommateur de cet épisode médiatique ? Est-ce les déclarations du directeur général de l’Anses ? Les réactions de la FNSEA, de l’UIPP ou des professionnels de la filière des fruits et légumes ? Ou bien des chiffres alarmistes publiés par GF et relayés par les médias ? La réponse est évidente. Cela tend à montrer à quel point le monde agricole peut se trouver démuni face à ce type d’événement. D’ailleurs, on voit clairement dans cet exemple que la tentation de nombreux agriculteurs, de « rentrer dans le lard des écolos », des végans, des journalistes ou des écolo-bobos, afin de répondre « coup pour coup » aux attaques, ne suffit pas. Tout comme le fait que le monde agricole s’adresse trop souvent à ceux qui sont déjà convaincus, comme les professionnels du secteur. C’est ce que révèle L’Observatoire 2018 du Syrpa, divulgué en mai 2018, qui indique que seuls 17% des messages de communication de la profession agricole s’adressent au grand public.

Mais alors que proposez vous ?

Tout d’abord, repasser à l’offensive en prenant sa « part de voix » face au grand public comme face à ses adversaires. Et surtout ne pas se tromper de cibles.

L’enjeu consiste à s’adresser en priorité aux consommateurs finaux et aux riverains des exploitations afin d’améliorer l’acceptabilité sociale et territoriale des activités agricoles. Pour cela, les acteurs agricoles doivent notamment saisir, ou créer, toutes les occasions d’entrer directement en contact avec eux et chercher à établir un réel dialogue, à l’instar de ce qu’a fait par exemple dernièrement l’UIPP avec la Cité du Siècle vert. Grâce aux réseaux sociaux, il existe de nombreuses possibilités aussi pour faire un réel partage d’informations.

En réalité, il s’agit de repenser de fond en comble la façon de communiquer en direction du grand public en redéfinissant la nature des messages.

Ensuite, il faut davantage se focaliser sur les émetteurs adéquats. Or, actuellement les émetteurs qui semblent être les plus crédibles aux yeux des Français sont les agriculteurs eux-mêmes – notamment les youtubeurs – et certains « tiers de confiance » (comme des médecins, des universitaires, des écrivains ou des chefs cuisiniers).

Tout ceci pourrait conduire le monde agricole à réfléchir à l’idée de créer une structure – centralisée ou non – dédiée à cette information et à cette communication en direction du grand public. Son objectif consisterait notamment à répondre à trois enjeux concrets.

Elle doit d’abord offrir aux personnes qui sont un peu perdues (faut-il manger cinq fruits et légumes par jour ou bien éviter ces mêmes fruits et légumes compte tenu de la présence de résidus de pesticides ?) et qui se posent des questions sur leur alimentation et la façon dont celle-ci est élaborée, par exemple à l’arrivée d’un premier enfant, un lieu où elles pourront trouver des informations à la fois claires et fiables.

Elle doit aussi permettre aux médias et au grand public de pouvoir s’appuyer sur des analyses crédibles de type fact-checking dans des périodes de crises ou de polémiques, par exemple sur le glyphosate, en jouant un rôle un peu équivalent aux Science Media Centers qui existent dans différents pays.

Enfin, cette structure doit pouvoir permettre aux programmateurs des plateaux de BFM TV ou d’autres chaînes de télévision d’obtenir rapidement le nom et le numéro de portable d’un interlocuteur compétent pour parler d’agriculture dans un débat contradictoire avec des représentants d’associations.

On se souvient de la fameuse phrase d’Henry Kissinger, alors secrétaire d’Etat des Etats-Unis, à propos de la Communauté européenne : « Si je veux appeler l’Europe, qui dois-je appeler ? » On doit se poser la même question à propos de l’agriculture: si le programmateur de BFM veut appeler l’agriculture, qui doit-il appeler ? L’idée serait donc de rationaliser et de réunir dans une même structure ce qui existe plus ou moins déjà, mais de façon souvent dispersée et peu efficace. Est-ce totalement utopique ? Non, les Américains, les Canadiens et les Australiens l’ont fait en créant un Centre for food integrity (CFI), une organisation à but non lucratif dont l’ambition principale est d’« aider le système alimentaire à gagner la confiance du public ». C’est donc sans doute une piste à explorer.