Stéphane Foucart / La fabrique du mensonge

revue de livre 21 | 10 | 2013

Stéphane Foucart / La fabrique du mensonge

Après avoir publié Le populisme climatique : Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science, le journaliste Stéphane Foucart nous livre son nouvel opus, censé nous révéler comment certaines grandes entreprises détournent la science et instillent le doute dans l’esprit du public et des décideurs politiques.

Intitulé La fabrique du mensonge, Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger [1], cet ouvrage ne nous fait pourtant pas découvrir le fruit d’une enquête rigoureuse, qui aurait fait toute la lumière sur un éventuel complot des maléfiques multinationales et de leurs brigades de « consultants secrètement payés par elles et qui déversent sur Internet nombre d’informations trompeuses et tronquées ». En revanche, il permet de mieux comprendre ce qui motive son auteur.

Une vérité qui dérange

Avec beaucoup de brio, Stéphane Foucart tente d’emblée d’écarter une réalité qui dérange... ses propres thèses. Car il ne peut passer sous silence le fait que nous ayons gagné plus de 18 ans d’espérance de vie depuis la fin des années 1950. Et ce, bien entendu, grâce notamment à la chimie de synthèse. « Il y a dans cet argument et cette présentation des choses un biais fondamental », rétorque Stéphane Foucart. « L’espérance de vie est mesurée à partir de la durée de la vie des hommes et femmes qui meurent aujourd’hui. Pour l’essentiel, ceux-ci sont encore nés avant la Seconde Guerre mondiale ou juste après, dans un monde très différent de celui d’aujourd’hui. Un monde plus dangereux et plus violent sans doute, un monde où l’on mourait de maladies devenues bénignes mais aussi un monde où la chimie de synthèse n’était pas omniprésente comme elle l’est aujourd’hui, un monde où l’agriculture était largement exempte des intrants de synthèse (insecticides, fongicides, herbicides, etc.), où le climat de la planète était globalement stable, où l’alimentation n’était pas encore passée sous la coupe des géants de l’agroalimentaire », explique-t-il. Aujourd’hui, de nombreux signaux suggèrent que « nous vivrons vraisemblablement moins vieux que nos aînés », poursuit-il donc. N’étant pas le premier à formuler un tel pronostic, et à se tromper, Stéphane Foucart assure néanmoins ses arrières : « Il est bien entendu impossible de prévoir le moment à partir duquel nous aurons atteint le sommet de la courbe d’espérance de vie ». Peut-être dans dix ans, ou dans vingt ans... Car la science pourrait bien nous apporter encore quelques bonnes nouvelles, et balayer par là même ce type de discours apocalyptique.

À qui profite le doute ?

Le journaliste du Monde admet d’ailleurs volontiers que devant les défis du futur, « la science aura un rôle cardinal à jouer, [et que] les outils offerts par la technique seront nécessaires ». Ce qui ne l’empêche pas de porter un regard « circonspect sur l’alliance de la science et de la technique, ce couple cimenté par l’économie de marché, et qui règne sur notre monde ». Disciple de Jacques Ellul, qui affirmait il y a quelques décennies que la société dite technicienne n’est pas destinée à produire des biens de consommation, du bien-être, voire une amélioration de la vie des gens, « mais uniquement à produire du profit [2] », Stéphane Foucart soutient que « les inconvénients du système technique commencent à prendre le pas sur les bénéfices énormes qu’il nous a apportés depuis la révolution industrielle ». Néanmoins, son livre n’est pas un énième recueil contre la société technicienne. « Une abondante littérature a été produite sur le sujet, de Jacques Ellul à André Lebeau », note le journaliste, dont la thèse est bien plus banale : la science aurait été prise en otage par les industriels, qui l’auraient détournée de sa vocation.

« Instrumentaliser la science, la retourner contre elle-même, en faire un outil de distraction, brouiller ou inverser sa perception par l’opinion et les responsables politiques, ne sont pas des tâches simples. Elles demandent de l’ingéniosité, de l’argent, du temps. L’objet de ce livre est de décortiquer les moyens par lesquels ces tâches ont été —souvent avec talent et réussite—menées à bien », écrit l’auteur en guise d’introduction.

Par un magnifique tour de passe-passe, Stéphane Foucart accuse les industries chimiques de « créer l’incertitude ». Un comble ! Car il ne peut ignorer que ce sont au contraire les mouvements écologistes anti-science qui ont utilisé et utilisent encore la stratégie de la « fabrique du doute ». Cela a été le cas dans les années 1970, pour contrer la montée en puissance de l’industrie nucléaire. Et depuis les années 1990, cette arme fatale est largement utilisée pour faire la guerre aux OGM. Ainsi, José Bové et ses amis évoquent régulièrement des « incertitudes sur les impacts irréversibles » des plantes transgéniques, tandis que d’autres affirment avoir « des doutes » sur les effets sanitaires des OGM. Et c’est toujours sous le prétexte de « doutes » qu’est évoqué le principe de précaution pour bloquer une innovation ou un projet.

« L’instrumentalisation de la science est la forme la plus subtile de propagande », affirme Stéphane Foucart. Il parle en connaissance de cause : son livre en est un parfait exemple ! Il aurait ainsi pu l’intituler La fabrique du mensonge. Comment les journalistes scientifiques du Monde manipulent l’info et nous mettent en danger...

[1La fabrique du mensonge, Stéphane Foucart, Denoël, mars 2013.

[2Le bluff technologique, Jacques Ellul, Hachette, coll. Pluriel, 2004.

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