Alternative au glyphosate… ah bon?

alternative au glyphosate !

Le 27 novembre dernier, la Commission européenne a finalement rassemblé une majorité de voix autour de sa proposition d’accorder au glyphosate une nouvelle autorisation de mise sur le marché pour une durée de cinq ans. La conclusion provisoire de ce feuilleton politico- réglementaire a suscité une réaction aussi immédiate que surprenante du président français. « J’ai demandé au gouvernement de prendre les dispositions pour que l’utilisation du glyphosate soit interdite en France dès que des alternatives auront été trouvées, et au plus tard dans 3 ans », a ainsi tweeté Emmanuel Macron dans la foulée de la décision.

Etonnante prise de position de la part d’un président qui se targue de vouloir consolider l’Union européenne et « en même temps » refuse catégoriquement une décision prise à la majorité qualifiée des principaux Etats membres, représentant plus de 65% de la population européenne. « On est en train de se diriger vers une forme de nationalisme, une position franco-française qui ne se soucie pas du reste de l’Europe, au risque de sacrifier les agriculteurs », regrette Eric Thirouin, secrétaire général adjoint de la FNSEA.

Décision surprenante en effet au regard des implications pour le monde agricole. Car la question n’est pas tant de savoir s’il sera possible dans trois ans de se passer du glyphosate – l’agriculture ayant bien entendu existé avant l’invention de cette matière active –, mais à quel prix. Interrogé par A&E, Franck Garnier, président de Bayer France, insiste sur l’impossibilité pour l’industrie agrochimique de trouver des alternatives convenables au glyphosate dans un délai aussi restreint. « Le marché du glyphosate est considérable et toutes les entreprises du secteur tentent de trouver d’autres options depuis de nombreuses années afin d’être également présentes sur ce marché. Or, nous n’avons jamais réussi à trouver une matière active avec un profil toxicologique aussi favorable à la santé et à l’environnement, alors que nous consacrons des centaines de millions d’euros à la recherche», rappelle Franck Garnier. « Trouver un herbicide à aussi large spectre d’utilisation que le glyphosate est déjà particulièrement complexe en soi, mais le contexte réglementaire et les impératifs éco-toxicologiques de plus en plus stricts rendent la mission presque impossible. Sinon, nos adhérents l’auraient fait depuis longtemps », note pour sa part Delphine Guey, en charge les affaires publiques et de la communication de l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP).

Les produits miracles

Des produits «miracles» fleurissent cependant ici ou là, faisant l’objet de reportages enthousiastes. C’est le cas de la solution proposée par Jacques LeVerger, un ingénieur français qui aurait isolé, à partir d’extraits de plantes et d’algues, un mélange de molécules aux propriétés herbicides. Promue « désherbant naturel », cette solution baptisée Osmobio éliminerait toutes les plantes sur lesquelles elle est pulvérisée grâce à sa capacité à bloquer des enzymes de la photosynthèse. « Le tout sans nuire à la faune du sol ni appauvrir la matière organique », note La Croix. Sauf que ce produit n’a jamais pu franchir l’étape de la mise sur le marché alors qu’un dossier a été déposé auprès de l’Anses en avril 2014. « Dès réception du dossier, il est apparu que la plupart des pièces nécessaires étaient manquantes », a précisé l’agence de Maisons-Alfort. Aucune donnée sur la composition intégrale, ni sur « les essais et études permettant d’évaluer l’ef cacité du produit et son impact sur la santé et l’environnement » n’a été fournie. Certes, l’agence a bien pris acte qu’un document, transmis en mars 2017, « apportait quelques précisions en matière de composition et faisait référence à des essais réalisés par l’Ineris et la DIRO (Direction interdépartementale des routes Ouest) », mais que «ces éléments ne correspondaient pas à ceux exigés par la réglementation et demandés depuis juin 2014 ». Alors que des «échanges ont eu lieu au cours des trois dernières années», la société de Jacques LeVerger n’a toujours pas été en mesure de fournir un dossier complet.

« Le nombre d’études demandées par l’Anses correspond bien plus au niveau d’exigence requis pour la mise sur le marché d’une seule molécule chimique qu’à celle d’un complexe de molécules végétales. Mon produit ne rentre dans aucune de leurs classifications », déplore pour sa part Jacques LeVerger. Cela est certes fort embêtant…

Rien de très convainquant

Du côté de l’Inra, le discours sur les alternatives au glyphosate ne rassure pas davantage. « L’analyse des résultats des recherches et expérimentations et des pratiques des agriculteurs ne recourant pas au glyphosate a permis d’identifier différentes alternatives techniques », affirme en guise d’introduction le rapport remis au gouvernement quelques jours après la déclaration du président Macron. Afin de maintenir le niveau de revenu et de rendement, les experts proposent aux agriculteurs de mobiliser une série de techniques incluant le recours plus intensif au désherbage mécanique par le travail du sol, par le labour, par le recours au gel hivernal et par la culture sous mulchs vivants, et enfin par l’utilisation d’autres herbicides homologués « mais susceptibles de présenter des profils tox-écotox plus défavorables que celui du glyphosate ». Autrement dit, rien de nouveau! « Une analyse des pratiques, à partir des données des 3000 fermes du réseau Dephy Ecophyto, montre que des agriculteurs utilisent déjà ces leviers», confirme par ail- leurs le rapport qui pense également avoir identifié les «freins majeurs » à la suppression du glyphosate. Ils concernent notamment l’impact économique, le temps de travail, les évolutions du parc matériel, de la motorisation et des automatismes, ou encore les modalités d’installation des cultures pérennes. Bref, « la réflexion sur la transition vers la sortie du glyphosate doit donc se faire sur une échelle de temps qui prend en compte la mise en œuvre de ces techniques alternatives ». Les experts de l’Inra se gardent bien de préciser les échéances de cette nécessaire « transition », mais personne ne peut sérieusement envisager une période aussi courte que celle exigée par le président Macron, légèrement hors-sol lorsqu’il s’agit d’agriculture.

Des impasses techniques avérées

D’autant plus que le rapport souligne clairement l’existence d’impasses techniques. « Elles concernent le cas particulier de l’agriculture de conservation, qui représente actuellement 4% environ des surfaces de grande culture (…) ; les agricultures menées dans des conditions difficiles : terrasses, zones très caillouteuses, zones très fragiles vis-à-vis du risque d’érosion (…); les cultures pour des marchés spécifiques avec fortes contraintes techniques comme le secteur de la production de semences (380000 ha dont 71000 ha pour les espèces fourragères, potagères et orales les plus délicates à conduire) ainsi que les légumes de frais et de conserve cultivés en plein champ (204 000 ha en 2014 dont 61% en exploitations de grande culture) (…); des situations de niche comme le rouissage du lin fibre (88000 ha en 2016) dont la France est le premier producteur mondial, ou la récolte des fruits à coques (19000 ha en 2014) ». Peut-être ces types de cultures représentent-ils, aux yeux de notre très citadin président, ces fameuses filières qui n’ont pas d’avenir…