Les risques avérés d’une nourriture à base de soja

Alors que le sujet des perturbateurs endocriniens fait régulièrement la une des médias, l’étude 1 de l’équipe du Dr Margaret A. Adgent (épidémiologue au Vanderbilt University Medical Center) publiée le 1er mars 2018 a fait l’objet d’un bien étonnant silence de la presse française.

Elle s’ajoute pourtant à la liste des études démontrant le risque avéré d’une alimentation riche en soja pour les nourrissons; un constat déjà souligné par l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (devenue l’Anses depuis) dans son rapport d’experts en 2005. Les experts avaient alors estimé que « dans l’attente d’informations complémentaires sur les risques éventuels des phyto-estrogènes et en l’absence à l’heure actuelle de PPS [Préparations à base de protéines de soja] sans isoflavones ou à taux réduit d’isoflavones, il paraît prudent d’éviter pour les nourrissons et les enfants en bas âge l’utilisation de préparations à base de protéines de soja 2».

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Des effets déjà démontrés

« Riches en isoflavones végétales, principalement de la génistéine et de la daidzéine, ces préparations à base de protéines de soja agissent comme des perturbateurs endocriniens en prolongeant l’effet de l’œstrogène maternel ou en interférant avec l’homéostasie hormonale chez les enfants », note ainsi le Dr Adgent, qui rappelle qu’« en laboratoire, il a déjà été démontré que la génistéine provoque en effet des anomalies fonctionnelles du développement reproductif chez les rongeurs ».

« Les produits à base de protéines soja étant la seule source de nourriture pour de nombreux bébés durant les six premiers mois de leur vie [25% des préparations pour nourrissons sont réalisées à base de protéines de soja, estime l’American Academy of Pediatrics, alors que ce type de préparation n’est recommandé que pour les enfants atteints de galactosémie ou d’intolérance au lactose 3], il nous a semblé important de comprendre les effets de l’exposition à ces œstrogènes au cours d’une période critique de développement », indique le Dr Virginia A. Stallings, directrice du Centre de nutrition de l’hôpital pour enfants de Philadelphie et co-auteure de l’étude. Selon les travaux du Pr Kenneth Setchell, un nourrisson exclusivement nourri au lait de soja reçoit en effet l’équivalent œstrogénique de 0,01 à 1 pilule contraceptive par jour 4

Recherche sur des nourrissons

L’objet des travaux de l’équipe d’Adgent et al. a donc consisté à étudier le développement postnatal de tissus sensibles aux œstrogènes en fonction des diverses pratiques d’alimentation du nourrisson. Les chercheurs ont comparé les bébés nourris avec du lait de soja à ceux allaités ou nourris avec des préparations lactées classiques. Le panel de 410 nourrissons et leurs mères a été suivi entre 2010 et 2014, dont 102 exclusivement nourris avec des préparations à base de soja, 111 avec des produits lactés et 70 nourris au sein. « Il s’agit d’une étude d’observation et non une sélection prise au hasard, toutes les mères ayant décidé de leurs préférences alimentaires avant d’être sélectionnées », précise le Dr Stallings.

Tous les nourrissons ont été pris en charge par le Centre de nutrition de l’hôpital pour enfants de Philadelphie, où les chercheurs ont effectué des mesures jusqu’à 28 semaines chez les garçons et 36 semaines chez les lles. L’équipe a évalué trois séries de résultats : un index de maturation (IM) basé sur les cellules épithéliales du tissu urogénital des enfants, des mesures ultrasonores du volume utérin, ovarien et testiculaire, ainsi que des bourgeons du sein, et les concentrations d’hormones observées dans les tests sanguins.

« Nous avons observé davantage de différences liées aux régimes alimentaires chez les lles », note le Dr Stallings, qui précise que comparativement à celles nourries au lait de vache, les lles nourries aux préparations à base de soja présentaient un IM des cellules vaginales plus élevé et leur volume utérin diminuait plus lentement, ces deux éléments suggérant des réponses semblables à l’œstrogène. L’équipe de recherche a trouvé des corrélations similaires entre les lles nourries au soja et les lles qui était allaitées.

Certes, ces anomalies seraient toutefois de « faible ampleur » mais suffisamment préoccupantes pour que les chercheurs estiment nécessaire de poursuivre les recherches. « Nous ne savons pas si les effets que nous avons constatés ont des conséquences à long terme sur la santé et le développement de ces enfants, mais la question mérite d’être étudiée », a indiqué le DrStallings, qui pense nécessaire de procéder à un suivi des enfants de cette cohorte, « au moins jusqu’à l’adolescence ».

La part de l’épigénétique

En réalité, elle connait parfaitement la réponse à son interrogation ! Et pour cause, effectuée à partir de la même cohorte de nourrissons, une étude publiée en mars 2017 indique en introduction que « l’utilisation de préparations à base de soja pendant la petite enfance a été associée à une altération de l’âge à la ménarche et identifiée comme un facteur de risque pour les bromes utérins et l’endométriose 5 ». Réalisée sous la direction du Dr Jack A.Taylor (National Institute of Environmental Health Science) et avec la participation des docteurs Virginia Stallings et Margaret Adgent, cette étude attribue ces effets à des différences épigénétiques, c’est-à-dire à des modifications dans l’expression des gènes sans changement de leurs séquences d’ADN. Des marqueurs de ces effets épigénétiques ont été mis en évidence dans des échantillons de cellules vaginales provenant de jeunes filles nourries avec du lait de soja et donc exposées à la génistéine. « Cette découverte est cohérente avec la capacité de la génistéine, le principal phytoestrogène dans les préparations à base de soja, d’agir comme un œstrogène et de produire des altérations épigénétiques, observées dans des modèles animaux », notent les auteurs, qui recommandent d’étendre la recherche d’effets épigénétiques « à d’autres régions du génome, à d’autres perturbateurs endocriniens présumés, à différentes étapes de la vie après l’exposition, et à différents tissus ». « Nos résultats étayent davantage l’hypothèse selon laquelle la modication épigénétique peut être un mécanisme par lequel les expositions précoces entraînent des effets sur la santé plus tard dans la vie », conclut le Dr Taylor. « En raison des modifications épigénétiques provoquées par le distilbène, un diphénol de synthèse aux propriétés œstrogéniques découvert en 1938 par l’Anglais Charles Dodds, nous avons observé des effets sur trois générations», note le Dr Jean-Louis Thillier, auteur de plusieurs expertises à ce sujet. Autrement dit, les traits acquis par l’épigénétique pouvant être héréditaires, les anomalies dues à la génistéine pourraient parfaitement se retrouver sur plusieurs générations...

Notes

  1. Margaret A. Adgent et al., « A longitudinal study of estrogen-responsive tissues and hormone concentrations in infants fed soy formula », The Journal of Clinical Endocrinology & Metabolism, mars 2018.
  2. Sécurité et bénéfices des phyto-estrogènes apportés par l’alimentation – Recommandations, Afssa, mars 2005.
  3. J. Bhatia, F. Greer, et al. pour l’AAP Committee on Nutrition, « Use of soy protein-based formulas in infant feeding », Pediatrics, 2008.
  4. KD. Setchell et al., « Exposure of infants to phyto-oestrogens from soy-based infant formula », Lancet, juillet 1995.
  5. S. Harlid, M. Adgent, et al., « Soy formula and epigenetic modifications : analysis of vaginal epithelial cells from infant girls in the IFED study », Environ Health Perspect, 2017.