Agroécologie : attention aux promesses prématurées, #2 !

Diversité d’adventices et pertes de rendement

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Selon une étude, la présence d’une forte diversité d’adventices dans une culture permettrait d’éviter des pertes de rendement. Analyse de Philippe Stoop 1

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Dans un article précédent nous avons montré un exemple flagrant des dangers auxquels expose une exploitation littérale des méthodes scientifiques de l’agroécologie. La publication scientifique étudiée alléguait des services écosystémiques non démontrés ou très surestimés (en l’occurrence, l’effet des abeilles sur la pollinisation du colza), et niait l’intérêt économique des pesticides, par des méthodes qui, de toute évidence, ne permettaient pas de mesurer leur efficacité. On y voyait clairement les impasses d’une transposition directe à l’agriculture des méthodes observationnelles et statistiques de l’écologie, sans vérifier leur cohérence avec les connaissances obtenues en agriculture raisonnée, selon des méthodes réductionnistes et interventionnistes, beaucoup plus aptes à discerner les vraies relations de causalité entre les actions des agriculteurs et l’état des parcelles et de leur environnement.

L’exemple que nous présentons dans cet article porte sur un sujet incontestablement dans l’air du temps, au moment où certains clament haut et fort qu’ils « veulent des coquelicots ».

Fig 1 : Densité moyenne d’adventices en fonction des 6 communautés d’adventices identifiées

Fig 1 : Densité moyenne d’adventices en fonction des 6 communautés d’adventices identifiées

Ces travaux suggèrent qu’une forte diversité d’adventices dans les cultures de céréales serait associée à une faible nuisibilité, au point d’éviter les pertes de rendement, même en l’absence de désherbage. Précisons tout de suite que cette publication est d’une qualité scientifique bien supérieure à la précédente : elle apporte une foule d’informations inédites sur les mécanismes de nuisibilité des communautés d’adventices ( C1 à C6 dans la figure 1 ci-dessus ), et l’approche communautaire utilisée pourrait conduire à mieux ajuster les seuils de nuisibilité actuellement reconnus. Toutefois, on y retrouve, à un degré moindre, deux des problèmes majeurs déjà précédemment identifiés : une confusion probable entre cause et effet, et l’absence de confrontation avec les connaissances classiques de l’agriculture raisonnée. Et surtout, elle illustre à merveille l’un des obstacles majeurs au développement pratique de l’agroécologie : le dogmatisme politique antipesticides, aggravé par le choix des indicateurs du plan Écophyto, qui pénalisent de fait les solutions « réformistes » pour réduire l’impact environnemental de l’agriculture.

Atténuer les pertes de rendement grâce à la diversité des adventices ?

Tel est le titre (sans point d’interrogation) d’une publication de l’UMR Agroécologie de Dijon 2. Si l’on en croit le communiqué de presse de l’Inra 3, « Des chercheurs de l’Inra et de la Scuola Superiore Sant’Anna à Pise (Italie) ont démontré que toutes les communautés adventices – la flore spontanée des champs cultivés – ne génèrent pas de perte de rendement, même en situation d’absence de désherbage, et qu’une forte diversité d’adventices est associée à un risque plus faible de perte de rendement ».

Cette étude a pour originalité de s’intéresser à la nuisibilité des mauvaises herbes du blé à l’échelle de la communauté d’adventices, alors que l’approche classique considère la nuisibilité individuelle de chaque espèce présente. Pour cela, les chercheurs ont classé statistiquement les flores présentes dans les parcelles qu’ils ont étudiées, ce qui les a conduits à distinguer les six communautés.

Les chercheurs ont ensuite étudié les pertes de rendement provoquées par ces communautés. Ils ont observé que deux d’entre elles (C3 et C4) n’occasionnaient pas de perte de rendement significative, même dans les parcelles non désherbées. Ils ont ensuite constaté que la nuisibilité de ces communautés était peu corrélée avec la densité d’adventices et leur biomasse, mais (un peu) plus avec les indicateurs écologiques ( équitabilité et indice de Shannon ), qui mesurent la biodiversité et l’équilibre interspécifique d’un écosystème : plus la flore adventice est diversifiée et équilibrée, plus sa nuisibilité est faible. Les auteurs en ont tiré la conclusion que la diversité de la flore adventice protège la culture de l’invasion par les espèces adventices les plus compétitives. Les espèces peu envahissantes assureraient ainsi un service écosystémique, en limitant le développement des espèces les plus nuisibles pour le blé.

Encore une confusion entre effet et cause ?

Les résultats présentés sont intéressants, mais pourraient aussi s’expliquer de façon beaucoup plus simple et classique, sans faire l’hypothèse d’un service écosystémique hypothétique rendu par la biodiversité des adventices. Il est exact que la nuisibilité est peu corrélée à la densité globale d’adventices ou à leur biomasse. En revanche, elle est très dépendante de la présence des deux adventices les plus nuisibles pour le blé, à savoir le vulpin et le gaillet.

En effet, on constate sans surprise que les deux communautés les moins nuisibles (C3 et C4) sont celles qui ne comprennent pas ou peu de vulpin, l’adventice réputée la plus pénalisante. De même, le fait que la communauté C6 soit la seule qui pénalise le poids de 1 000 grains de la culture est tout à fait logique : cela s’explique parfaitement par la prédominance du gaillet, adventice dont la nuisibilité est maximale en fin de campagne. À l’inverse, le fait que la communauté C3 soit peu nuisible, malgré une densité relativement élevée d’adventices, se comprend facilement, aucune espèce n’y ayant dépassé nettement son seuil de nuisibilité 4.

Les résultats observés s’expliquent donc bien par la nuisibilité individuelle de chaque espèce, sans faire intervenir la notion de communauté. La corrélation négative que les auteurs évoquent, entre équitabilité et nuisibilité, est une explication alternative intéressante, mais qui paraît bien fragile à ce stade. En effet, cette corrélation est faible, comme le montrent les figures 2a et 2b de l’article. De plus, si, comme le supposent les auteurs, la diversité de la flore permet de réduire la nuisibilité des adventices les plus compétitives pour le blé, la communauté C4 (gaillet quasi seul) devrait être plus nuisible que la C5 (plus diversifiée, mais avec des densités comparables de gaillet). Or, c’est exactement l’inverse que l’on observe.

Il est donc bien regrettable que les auteurs n’aient pas cherché à confronter leur hypothèse à un modèle multivarié, où la nuisibilité globale de la flore adventice serait expliquée en fonction de la nuisibilité individuelle de chaque espèce qui la compose, plutôt que par son équitabilité. Un tel modèle multivarié permettrait aussi de valider (ou non) l’hypothèse d’un service écosystémique rendu par les adventices les moins envahissantes : si ces adventices mineures permettent de réduire le développement des adventices les plus compétitives, leur effet sera en interaction négative avec celui du vulpin et du gaillet. Dans l’hypothèse classique (selon laquelle les nuisibilités des espèces s’additionnent entre elles), l’interaction devrait être positive ou nulle.

En attendant cette comparaison – qui fera peut-être l’objet d’une publication prochaine des mêmes auteurs ? – , on peut craindre qu’une simple corrélation statistique ait une fois encore conduit à une inversion du lien de cause à effet. Les adventices étant en concurrence avec la culture, mais aussi entre elles, l’interprétation la plus simple serait d’avancer que les communautés les plus diversifiées le sont justement grâce à la faible présence du vulpin et du gaillet… Ce qui expliquerait du même coup qu’elles soient peu nuisibles pour le blé !

Quelles « perspectives pour une gestion durable des adventices » ?

Le communiqué de presse de l’Inra fait preuve d’un bel optimisme en affirmant que ces résultats « ouvrent des perspectives pour une gestion durable des adventices ». Oui, mais lesquelles ? Sur ce sujet, les auteurs restent très prudents, à juste titre. Même si le service écosystémique rendu par la diversité floristique existe bien (et nous avons vu que cela reste à démontrer), rien ne prouve qu’il résiste au temps, et que les communautés diversifiées réussissent durablement à empêcher le développement des adventices les plus nuisibles. En effet, cette étude ne porte que sur six parcelles de céréales, et chacune d’entre elles n’a été suivie qu’une année. Rien ne nous permet donc d’assurer que, dès l’année suivante, les communautés inoffensives C3 et C4 ne vont pas basculer vers une nouvelle communauté beaucoup plus nuisible, suite au développement du vulpin et/ou du gaillet.

De fait, les propositions des auteurs ne traduisent pas une grande confiance dans la stabilité de ces communautés inoffensives ! Ils s’orientent plutôt en effet vers l’idée que le désherbage devrait viser en priorité les adventices les plus compétitives, sans trop perturber le reste de la flore… tout en regrettant que les techniques de désherbage actuelles ne permettent pas de cibler les espèces les plus compétitives. C’est vrai pour le désherbage mécanique, mais justement pas pour le désherbage chimique ! Dans le contexte cultural étudié ici, les deux espèces dangereuses sont le vulpin et le gaillet. Or, le premier peut être éliminé par des anti-graminées foliaires, sans effet sur les dicotylédones. Pour le gaillet, il existe également des matières actives (le fluroxypyr ou le nicosulfuron), qui n’ont qu’un impact faible sur les autres dicotylédones (et nul sur les graminées). N’employer que ces deux matières actives permettrait à la fois de préserver le rendement du blé, de maintenir la biodiversité des adventices peu nuisibles, et de réduire les tonnages d’herbicides employés. Mais c’est là qu’intervient une absurdité réglementaire : dans le suivi Écophyto, des parcelles traitées suivant cette technique compteraient 2 IFT ou NODU herbicide, contre 1 seul pour un désherbant complet qui détruit toute la flore adventice !

Cet exemple illustre bien les impasses d’une opposition systématique entre, d’une part, l’agroécologie, et d’autre part l’agriculture raisonnée, qui ne s’interdit pas d’utiliser des pesticides chimiques lorsque c’est judicieux.

Si le service écosystémique fourni par les adventices mineures existe bien, il y a d’ores et déjà une méthode simple, utilisable par tous les agriculteurs, pour l’exploiter. Mais comme celle-ci mobiliserait occasionnellement de faibles quantités d’herbicides chimiques, elle n’est même pas envisagée par les auteurs. Et les agriculteurs qui s’aviseraient de l’employer seraient considérés comme des mauvais élèves du plan Écophyto, en raison des indicateurs inappropriés utilisés dans le suivi de ce plan !

Comme dans le cas de l’interdiction programmée du glyphosate, qui compliquera gravement l’application des techniques culturales simplifiées, reconnues comme les plus favorables à la biodiversité des sols, on retrouve ici les effets pervers d’un refus dogmatique des pesticides de synthèse, même quand ils permettent d’orienter favorablement la biodiversité des parcelles agricoles.

Notes

  1. Philippe Stoop est directeur Recherche & Innovation de la société iTK et membre correspondant de l’Académie d’agriculture de France (AAF).  Le contenu de cet article n’engage que son auteur.
  2. Guillaume Adeux et al, « Mitigating crop yield losses through weed diversity », Nature sustainability, novembre 2019.
  3. « Atténuer les pertes de rendements par le maintien d’une diversité d’adventices », Communiqué de presse de l’Inra, novembre 2019.
  4. « Quelle est la nuisibilité des mauvaises herbes en céréales à paille ? », Arvalis-Info, décembre 2019.
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